Lire Jean Breton
Le décès de Jean Breton en septembre dernier fait un réel vide dans le paysage poétique. Je l’ai appris avec peine et tardivement, dans une revue.
Beaucoup de jeunes poètes comme moi ont trouvé force en lui, dans son manifeste (signé avec Serge Brindeau en 1964), Poésie pour vivre, le manifeste de l'homme ordinaire
(je lui dis toute ma dette dans Poésie et Pesanteur), dans ses poèmes, dans son attitude. Force pour résister aux
modes, singulièrement appauvrissantes alors, et pour oser une certaine simplicité de la parole, de la sensualité, une poésie de l’émotion réhabilitée.
Mais nous lui devons aussi des coups de pouce, des encouragements, des publications. C’est mon cas. Nous nous sommes parfois croisés, d’autres fois
vus plus longtemps comme en 1989, lorsqu’il m’avait présenté (une présentation très fouillée, riche) à la Maison de la poésie à Paris, ce qui nous avait donné l’occasion de dîner ensemble. Il
m’envoyait tous ses livres, et nous restions en relation par lettres. Et sa poésie, charnelle, ensoleillée, sans oublier d’être intelligente et critique, me paraît être une des plus assurées dans
les voix contemporaines. Mais c’est bien sûr surtout le sentiment d’avoir perdu un ami qui m’attriste.
La Mémoire, le sable
Je retrouve un compte rendu de lecture de La Mémoire, le sable (Librairie-Galerie Racine éd.) que
je lui avais consacré dans Poésie 1- Vagabondages (n°25) en mars 2001. La voici :
« Il m’a suffi de te voir pour savoir parler du monde » ou « On s’approche d’une fontaine. Cette voix si fraîche, comment ne pas
vouloir s’en couvrir le visage ? » : ainsi s’écrit ce recueil de notations, d’aphorismes, de considérations brèves et parfois proches du poème en prose, voire du haïku, qui
constitue, après Un bruit de fête, le deuxième tome du journal de Jean Breton. Comme un journal en effet, il mêle l’éphémère et l’intemporel, sans que l’on puisse d’ailleurs savoir ce
qui du sable fera mémoire, tant l’essentiel souvent ne tient qu’au fil apparemment anodin de l’émotion qui passe…
L’auteur de Chair et soleil et de L’Eté des corps, s’y montre toujours aussi attentif à l’amour, fasciné par la femme, convaincu que
tout sens procède de la sensualité et que la poésie nous est aussi nécessaire que l’air et l’eau pour exister à hauteur d’homme. Lorsqu’il affirme : « je n’ai eu qu’un moteur – la
poésie, valeur inclassable – qui ajoutait un plus à l’homme ordinaire que je refusais de gommer en moi », on se souvient qu’il fut avec Serge Brindeau l’auteur d’un essai en forme de
manifeste, Poésie pour vivre, qui a probablement influencé un grand nombre de poètes contemporains en les persuadant que la poésie du sensible était aussi celle du partage. Et qu’elle
était à chercher dans notre ordinaire, à insuffler dans notre quotidien.
Un enthousiasme qui n’exclut évidemment ni la gravité ni la réflexion, un formidable appétit des sensations et des corps, une ivresse renouvelée
d’être au monde (« Le vertige se partage comme l’alcool », dit-il) sont le leitmotiv de ce journal qui est comme l’autre versant de son dernier recueil, en forme d’hymne à la jubilation
des peaux et des cœurs, et de festin érotique, Nus jusqu’au cœur (La Bartavelle éd.). Il conduit la même quête d’amour solaire, de sens et de fusion avec l’autre, en faisant mentir le
vers désespéré de Lucien Becker (« Tu ne peux pas aller plus loin que mon corps ») : il répète que l’amour et l’érotisme, qu’il faut toujours confondre, veulent justement qu’on
s’abandonne à ce vertige d’aller plus loin, d’être homme de chair, d’inquiétude et de soif, éperdu de mots et de partage.
La revue "Les Hommes sans épaules" qu'il dirigea, lui consacre son n° 22 (17 euros. Librairie Galerie Racine. 23 rue Racine. 75006 Paris)
lgr@wanadoo.fr