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Samedi 11 août 2007
Lire Jean Breton
 
Le décès de Jean Breton en septembre dernier fait un réel vide dans le paysage poétique. Je l’ai appris avec peine et tardivement, dans une revue. Beaucoup de jeunes poètes comme moi ont trouvé force en lui, dans son manifeste (signé avec Serge Brindeau en 1964), Poésie pour vivre, le manifeste de l'homme ordinaire (je lui dis toute ma dette dans Poésie et Pesanteur), dans ses poèmes, dans son attitude. Force pour résister aux modes, singulièrement appauvrissantes alors, et pour oser une certaine simplicité de la parole, de la sensualité, une poésie de l’émotion réhabilitée.
Mais nous lui devons aussi des coups de pouce, des encouragements, des publications. C’est mon cas. Nous nous sommes parfois croisés, d’autres fois vus plus longtemps comme en 1989, lorsqu’il m’avait présenté (une présentation très fouillée, riche) à la Maison de la poésie à Paris, ce qui nous avait donné l’occasion de dîner ensemble. Il m’envoyait tous ses livres, et nous restions en relation par lettres. Et sa poésie, charnelle, ensoleillée, sans oublier d’être intelligente et critique, me paraît être une des plus assurées dans les voix contemporaines. Mais c’est bien sûr surtout le sentiment d’avoir perdu un ami qui m’attriste. 
 
La Mémoire, le sable
Je retrouve un compte rendu de lecture de La Mémoire, le sable (Librairie-Galerie Racine éd.) que je lui avais consacré dans Poésie 1- Vagabondages (n°25) en mars 2001. La voici :
 
« Il m’a suffi de te voir pour savoir parler du monde » ou « On s’approche d’une fontaine. Cette voix si fraîche, comment ne pas vouloir s’en couvrir le visage ? » : ainsi s’écrit ce recueil de notations, d’aphorismes, de considérations brèves et parfois proches du poème en prose, voire du haïku, qui constitue, après Un bruit de fête, le deuxième tome du journal de Jean Breton. Comme un journal en effet, il mêle l’éphémère et l’intemporel, sans que l’on puisse d’ailleurs savoir ce qui du sable fera mémoire, tant l’essentiel souvent ne tient qu’au fil apparemment anodin de l’émotion qui passe…
L’auteur de Chair et soleil et de L’Eté des corps, s’y montre toujours aussi attentif à l’amour, fasciné par la femme, convaincu que tout sens procède de la sensualité et que la poésie nous est aussi nécessaire que l’air et l’eau pour exister à hauteur d’homme. Lorsqu’il affirme : « je n’ai eu qu’un moteur – la poésie, valeur inclassable – qui ajoutait un plus à l’homme ordinaire que je refusais de gommer en moi », on se souvient qu’il fut avec Serge Brindeau l’auteur d’un essai en forme de manifeste, Poésie pour vivre, qui a probablement influencé un grand nombre de poètes contemporains en les persuadant que la poésie du sensible était aussi celle du partage. Et qu’elle était à chercher dans notre ordinaire, à insuffler dans notre quotidien.
Un enthousiasme qui n’exclut évidemment ni la gravité ni la réflexion, un formidable appétit des sensations et des corps, une ivresse renouvelée d’être au monde (« Le vertige se partage comme l’alcool », dit-il) sont le leitmotiv de ce journal qui est comme l’autre versant de son dernier recueil, en forme d’hymne à la jubilation des peaux et des cœurs, et de festin érotique, Nus jusqu’au cœur (La Bartavelle éd.). Il conduit la même quête d’amour solaire, de sens et de fusion avec l’autre, en faisant mentir le vers désespéré de Lucien Becker (« Tu ne peux pas aller plus loin que mon corps ») : il répète que l’amour et l’érotisme, qu’il faut toujours confondre, veulent justement qu’on s’abandonne à ce vertige d’aller plus loin, d’être homme de chair, d’inquiétude et de soif, éperdu de mots et de partage.

La revue "Les Hommes sans épaules" qu'il dirigea, lui consacre son n° 22 (17 euros. Librairie Galerie Racine. 23 rue Racine. 75006 Paris) lgr@wanadoo.fr

par Baglin Michel publié dans : CRITIQUES
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Jeudi 9 août 2007
Pain, Adour et fantaisie, par Abdelkader Djemaï
(Editions du Castor Astral)
 
Ces petits récits et chroniques sont un peu des « Lettres persanes » d’aujourd’hui, concernant un coin de Bigorre vu par un oriental malicieux. Auteur de romans (« Camping », « Gare du Nord », « Le nez sur la vitre », tous au Seuil) et de nouvelles, Abdelkader Djemaï, Algérien natif d’Oran, vit à Paris depuis une dizaine d’années. Il est membre du prix Prométhée de la nouvelle et, à ce titre, se rend à la remise du prix qui se déroule à Lourdes chaque année en octobre. Sa grande facilité à lier contact avec tous et sa jovialité lui ont très vite ouvert les portes de nouveaux amis. Ainsi est née l’idée de cette résidence en Bigorre initiée par Guy Rouquet, le président de l’Atelier Imaginaire (organisateur du prix), et qui valut à notre auteur de séjourner à plusieurs reprises en divers lieux ou « pays » de Bigorre et à toutes les saisons.
De cette immersion en pays de montagne, dans les rues de Tarbes, Lourdes et Bagnères, mais aussi dans les archives, les journaux locaux, les mémoires et les cœurs des gens rencontrés, Djemaï a tiré ces chroniques à la fois très précises et poétiques, mêlant récits et notations, émotion et humour. On y croise le Jean Paulhan des « Fleurs de Tarbes » aussi bien qu’Yvette Horner ou que les cyclistes s’étant illustrés dans les cols pyrénéens, les ouvriers tarbais de l’Arsenal, les joueurs du Football club lourdais et du Stade bagnerais. On y boit le madiran, on y mange le porc noir et la garbure. Tout cela vu avec l’œil un peu décalé du « pimpous » mais aussi une grande complicité avec les êtres et même les choses. Djemaî s’amuse parfois à jouer au guide touristique, il est surtout le chroniqueur du temps qui passe, et des gens humbles saisis dans leur quotidien plein de profondeurs. Il sait mélanger avec de bonheur ses propres souvenirs de l’Algérie à ses impressions de séjour en Bigorre et c’est en ami qu’on chemine avec lui dans ses phrases.
(Le Castor Astral. 136 pages. 13 €)
par Baglin Michel publié dans : CRITIQUES
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