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Trois chanteurs interprètent Michel Baglin

C'est par la chanson que m'est venu le goût des mots. A travers Brassens d'abord, qui a bercé mon enfance, Ferré plus tard. Et bien d'autres depuis ! J'évoque ces découvertes et ces émotions dans un livre, « Chemins d'encre », qui paraîtra au cours de cette année chez Rhubarbe éditions.

 L'alliance de la musique et du texte m'ayant toujours paru relever d'un art achevé et souvent bouleversant, j'ai très tôt tenté d'écrire des « paroles » qui ne se prétendaient pas poèmes, mais tentaient de se prêter à l'alchimie de la mise en musique. Sur certains de ces mots, des notes ont été posées en effet, il y a plus de 40 ans par un ami musicien, Claude Rannou, mais les enregistrements ont été perdus depuis ! Je donne donc quelques uns de ces textes ci-dessous.

 

 

Egalement lisible sur mon nouveau site: cliquer ici

 



Martine Caplanne: "Pour ou contre" et "Dérive"
En revanche, j'ai eu la chance que Martine Caplanne compose sur deux de ces textes qu'elle a interprétés souvent lors de ces récitals et enregistrés.
Martine Caplanne, sur qui je compte prochainement réaliser un dossier ici, a mis superbement en musique René-Guy Cadou (et Hélène Cadou), Supervielle, Guy d'Arcangues, mais aussi Yves Heurté (auquel elle a consacré un CD intitulé « Bois de mer »), Jean-Claude Touzeil, Jean-Pierre Metge, Claude Saguet et quelques autres.

Voici les deux textes, transformés en chansons par Martine.



Dérive

Je crois en toi comme aux sourires,

comme un oiseau croit en ses ailes,

mon doux partir, mon revenir,

mon voyage hors des citadelles.

 

Mon herbe chaude, ma nuitée,

dans les bars où je fais escale,

parmi nos rêves malmenés,

je bois ton verre et ta fringale.

 

J'ouvre ton corps en ma fenêtre,

tes seins sont nus comme un voilier;

ils continuent de m'apparaître

quand la marée s'est retirée.

 

Quand tout bascule et vient sombrer

dans les marais du quotidien,

cet ordinaire emprisonné

entre la mer et la putain,

 

entre le rire et la méprise,

entre le tank et la poupée,

au lieu commun de la bêtise,

chacun venant s'y abîmer.

 

Je crois en toi comme en l'émeute

ouvrant des brèches aux possibles,

comme aux audaces qui rameutent

les encres noires de l'indicible.

 

Ta poésie me fait errant,

en ton amour je suis dérive.

Je crois en toi comme un enfant

croit en ses jeux, qui lui survivent.

 

Pour ou contre 

 

J'écris pour rendre enfin à tous ceux qui l'ont fait,

à ces jeux gouvernés, à ce ghetto des squares,

un vieux gamin fantoche, idiot et dérisoire,

le fantôme entêté d'un clown insatisfait.

 

J'écris pour tenir tête au silence établi,

pour rallumer des mots éteints par l'habitude

et les garder vivants face à cette hébétude

qui pétrifie le cœur et qui nous désunit.

 

J'écris pour mieux aimer, poème aux mains tendues,

et j'invite chacun au creux de sa mémoire

à raviver sa soif pour lui donner à boire

à la source ameutée des sensations perdues.

 

J'écris pour demeurer devant la porte ouverte

et renaître nomade en sachant discerner

en tout feu une escale, en tout lieu un sentier

et en chaque être ému une parole offerte.



Sam Telam : "Cette vie la porter"

Un autre musicien, Sam Telam, m'a fait la surprise de me mettre en musique. Je dis "surprise" car je n'étais pas au courant de son travail sur mon texte et c'est par un courriel qu'il me l'a failt découvrir, alors que je ne l'avais jamais rencontré.
Il s'agit d'un poème déjà ancien - il fait partie de « L'Obscur vertige des vivants » publié par le Dé bleu en 1993 - , mais qui a connu un regain de fortune. Après avoir été repris dans un manuel scolaire au Québec, le voilà qui me revient, par le Net mis en musique et chanté par Sam Telam (Didier Masmalet). Je suis ravi cette version musicale, que j'aime beaucoup. La voici:


 

Cette vie, la porter... 

 
Cette vie, la porter

jusqu'à l'incandescence

comme un bouquet fragile

d'étincelles sauvées

dont seul l'éclair fertile

aurait un peu de sens.

La porter comme un feu

au temps des hommes nus,

comme un noyau de braises

à transmettre à tous ceux

qui refont la genèse

en paradis perdu.

  

Cette vie, l'arpenter

d'un bon pas de marcheur

qui saurait cependant

qu'il peut se dérouter,

qu'il n'est ni lieu ni heure

pour arriver à temps.

L'arpenter ou flâner,

c'est selon la saison,

la manière qu'on a

de chercher l'horizon

et d'accorder son pas

au monde traversé.

  

Cette vie, l'enchanter

d'un sourire entrevu,

de ces bonheurs fortuits

du passant amusé

et des odeurs cueillies

par hasard dans la rue.

L'enchanter à l'envie,

à petits coups de cœur,

à petits coups de chance,

en quêtant l'âme sœur

ou la clarté d'enfance

dans un regard surpris.

 

 Cette vie, l'inventer

contre l'usure des mots,

les lèvres trop prudentes,

les gestes étriqués

et les rêves falots

qui nous lient dans l'attente.

L'inventer à propos,

puisque le cœur réclame

un peu plus de vertige,

un peu plus d'états d'âme

et que le chant exige

et la langue et la peau.

  

Cette vie, la jouer

un peu de jazz au ventre

pour panser la blessure

et que l'eau du large entre

délayer la saumure

des sanglots ravalés.

La jouer triomphante,

s'il le faut contre nous

quand la peur nous défait,

mais n'oublier jamais

cet abîme au-dessous

des ailes qu'on s'invente.

  

Cette vie l'éclairer

à la danse des flammes

sur une hanche nue,

aux feux de camp des femmes,

à l'étoile allumée

sur un visage ému.

L'éclairer d'allégeances

faites à la lumière,

à la terre, à la pluie,

au navire en partance,

à la fontaine claire

comme à l'alcool des nuits.

 

Cette vie, l'agrandir

par le corps réveillé,

l'infini paysage

qui nourrit le désir

de trouver un passage

et de reprendre pied.

L'agrandir par la mer,

par la vague et par l'aile,

par la voile et le vent.

L'inventer fraternelles

par les yeux grands ouverts

qui nous font plus présents.

  

Cette vie, la fêter

en allant jusqu'au bout

dans la paix et la fièvre,

ayant su la risquer

en se tenant debout

et la caresse aux lèvres.

La fêter en secret

en lui offrant son temps

et croire désapprendre

la peine et les regrets

en leur abandonnant

les jours tombés en cendre.

 



Alex Bargas : "La star qui passe"
Avec Alex, les choses on été différentes puisqu'il a d'abord composé la musique et me l'a livrée pour que je lui propose un texte. D'autres sont d'ailleurs en préparation, mais pas encore enregistrés ni déposés.
Alex est un sacré musicien, comme on pourra en juger ici, et ne manque pas de swing. Il a composé la musique avec Marc Zmiknovsky. Chant et choeurs: Alex Bargas. Guitares: Marc Zmiknovsky.Arrangements et programmations : David Bergère.



La star qui passe 

T'es une star qui a l'cœur en partance et l'envie de bien faire.  

 C'est chez nous que tu viens soigner ton image et... la misère.

Mais si l'Afrique t'accueille

Comme un frère, comme un ami,

La télé t'a à l'œil, et du coup nous oublie...

Dans tes bagages il y'a de tout, des promesses surtout.

Du riz, des puits, mais toi parti, plus rien ne vient pour nous.

Et l'Afrique, elle, elle attend

Que tu traverses l'écran

Pour apporter l'espoir prends le temps de nous voir

 

Ooh T'es la star qui passe, un bout de rêve,

qui n' remplit pas les estomacs

mais fait tourner les caméras...

Les bras ouverts, l'Afrique en crève.

 

Pour bien aider faut des mains nues autant que du pognon.

Les ventres creux du monde entier te le répéteront

Que le bon, le meilleur blé

est celui qu'on peut semer.

Ton cinéma nous tue comme la pub te pollue

 

Ooh T'es la star qui passe, un bout de rêve,

qui ne remplit pas les estomacs

mais fait tourner les caméras...

Les bras ouverts, l'Afrique en crève.

 

Bonne étoile, ce s'rait bien,

qu'tu montres le chemin

sur la toile

au micro.

On a besoin d'eau

de dignité aussi,

fais-en donc bon usage.

Comme on a besoin de puits 

on a soif de partage.

 

Ooh T'es la star qui passe, un bout de rêve,

qui ne remplit pas les estomacs

mais fait tourner les caméras...

Les bras ouverts, l'Afrique en crève.




Quelques autres "paroles" qui attendent musique...

 

L'ordre  

C'est le mur mitoyen qui cache le voisin,

le sentiment confit quand il a pris le pli.

C'est l'idée nivelée à hauteur de télé

et l'enfant aussi sage que son livre d'images.

C'est la femme éternelle figée dans ses dentelles,

le masculin dressé à parler singulier,

la solitude servie à la croisée des lits

et l'hiver infligé à ma moitié d'été.

C'est la photo qu'on prend croyant flouer le temps,

le mot désenchanté qui meurt dans nos clichés

et la facilité accordée aux idées

qui réchauffent chacun au feu des lieux communs.

 

C'est le trop de prudence qu'on oppose à la chance,

la porte refermée au nez de l'étranger

ou la foudre empêchée des émois mesurés.

C'est le monde qui naît dans le dos des benêts

quand ils le qualifient en riant d'utopie

et c'est le ridicule qui tue les incrédules

dès que la foi se veut gardienne du sérieux.

C'est le nom de poète quand on veut qu'il se prête

au jeu des réalistes pour qu'ils le discréditent,

le clown qui ne sait pas qu'il est le fou du roi.

C'est le gitan chassé par la crédulité

et les ailes coupées d'un oiseau disgracié.

 

C'est la putain giflée par la moralité

ou la virilité quand on frappe un « pédé »

et le vocabulaire quand on a laissé faire.

C'est le cancer qui naît où mordent les regrets

et le bon droit pour soi qui aligne les croix.

C'est la marche en avant par le détour des camps

et la nécessité d'avoir ses fusillés.

C'est la folle impatience à dresser les potences

et le signe de croix en haut du Golgotha

quand la foule en silence accepte la sentence.



Les bouqins
  

Ils sont là, alignés, refermés, cuirassés,

grands auteurs prisonniers, destins étiquetés,

bien reliés, momifiés, cloisonnés par étages,

achevés, bus et lus et relus et sans âge...

 

Des vies s'y nouent entre les mots

et à la nôtre font échos,

mais qu'on les ouvre entre les lignes

et ce sont eux qui nous devinent.

Compagnons d'âme et de chevet,

ils nous confient tous nos secrets.

 

Ils sont là, en rayons, en cités, locataires

d'HLM, d'étagères, de casiers littéraires,

poussiéreux, consignés, obligés du loisir,

ils s'entassent et s'ennuient pour notre plaisir.

 

Refrain

 

Ils sont las des doigts gras, du cœur froid des libraires,

des ciseaux du censeur qui les somme de se taire,

des cent pas tarifés, du tapin des vitrines,

tourniqués, malmenés, livrés à la rapine.

 

Refrain

 

Bouche trous de l'ennui, amoureux de passage,

coutumiers des nuits blanches, abonnés des voyages,

familiers des bûchers, écorchés des poètes,

ils font aussi salon, sont parfois de la fête.

 

Refrain

 

Bien contents qu'on les vole, bienheureux qu'on les ouvre,

qu'on les croie à la page ou bien qu'on les découvre

avant d'être oubliés et passés au pilon

- cimetière des auteurs, revanche du chiffon.



Bois de justice


Ces gens dont la peur seule nourrit les colères,

dont la haine du métèque rehausse les couleurs,

de quel peuple ont-ils hérité la bannière,

enfants de la révolte ou fils de la Terreur?

De celui que la fraternité inspira,

qui voulut que le droit fasse égaux les humains

ou de celui qui crut, guillotinant un roi,

que jamais les moyens n'auraient raison des fins?

 

A mort! Le cri résonne comme un refrain de rue,

l'appel qui perpétue en toute légalité

le massacre de l'homme par l'homme justicier.
 

Depuis, le couperet mille fois est tombé

pour un oui, pour un non, pour l'idée, pour un rien.

Citoyens qu'on ameute au seul mot d'étranger,

citoyens renchéris par la mort d'un vaurien,

ils tremblent pour leurs biens, le sang les innocente.

Pour toute philosophie, ils ont le coup pour coup

et pour mathématique une équation sanglante

qu'en tout lieu et tout temps un bon bourreau résout.

 

A mort! Le cri résonne comme un refrain de rue,

l'appel qui perpétue en toute légalité

le massacre de l'homme par l'homme justicier.

 

Si souvent entre révolte et révolution

s'érigent les bois d'une justice exemplaire.

Et si souvent au nom des bonnes intentions,

les lendemains meilleurs font l'échafaud prospère.

Hier d'aucuns hurlaient contre l'abolition,

il était parmi eux des chrétiens pour aimer

la justice à ce point qu'une grâce tombée

leur parut offenser même un dieu de pardon.

 

A mort! Le cri résonne comme un refrain de rue,

l'appel qui perpétue en toute légalité

le massacre de l'homme par l'homme justifié.



Artifices

Ce soir la France veille. A la voir on dirait,

en groupes sur les ponts, les mains au parapet,

un peuple de marins saluant une escale

dans un port ébloui par les feux de Bengale.

 

Une fumée sans feu suffit à l'illusion

d'une foule occupée à sa révolution.

Et tout en s'amusant d'un passé qu'elle pille,

elle incendie la nuit, le dos à la Bastille.

 

Un prêtre artificier lui fait un arc-en-ciel

qui retombe en bouquets où butiner le miel

de ses jours bienheureux, de sa vie sans histoire

dont elle perd le fil sous des ponts de hasard.

 

Même si quelques-uns uns au bal font battre encore

l'été quatre-vingt-neuf dans la ferveur des corps,

les Quatorze-Juillet s'éteignent vers minuit

dans le pardon du prince et le confort des lits.

 

Quelque chose est perdue, comme un sens de l'histoire.

Le citoyen fatigue et ses yeux font miroir

quand il pressent enfin sous le ciel qu'on maquille

qu'il habite la nuit, le cœur en sa Bastille.



L'épouse


Pour cajoler tous ses reflets,

le regard sage des vitrines ;

à sa réserve se devine

le monde clos de ses regrets.

 

Sur les trottoirs elle dénoue

les petits pas de l'habitude

et pour tromper les certitudes

elle s'invente des marlous.

 

L'épouse aux yeux pillés,

aux émois asservis,

le femme desservie,

la fête désertée.

 

Elle s'imagine infidèle,

elle s'invente des amants,

croyant flamber sous leur talent

dans l'anonymat d'un hôtel.

 

L'amour pour elle est un refrain,

des dons de peurs, des dons de peau

et des chagrins, ces vieux badauds,

frêles vaisseaux dans les bassins.

 

Refrain

 

Elle croit savoir déjà l'histoire,

l'amuse cœur, la grande alarme,

les feux de mots, les jeux de larmes

et l'heure de passe sans mémoire.

 

C'est ce qu'on dit dans les chansons

des cœurs mourants, des cœurs parleurs:

y'a pas d'amour à la hauteur

des derniers feux de l'illusion.

 

Refrain

 

Y'a que ce désir incertain

de s'attacher au creux d'un lit

un des passants trop vite enfuis

qui restera sans lendemain.

 

Comme un badaud les pieds dans l'eau

dans les bassins des vieux chagrins,

son rêve est un homme prochain

qui tourne obstinément le dos.

 

Refrain

 

Et quand la crue des rues retombe

c'est à regret qu'elle revient

pour attraper le dernier train

vers sa banlieue du bout du monde.

 

Alors d'un geste mesuré

elle ramène son manteau

sur le timide bout de peau

qu'aucun homme n'a regardé.

 


Fille-naufrage 
 

Mal dans sa peau ce dilemme délirant,

 

cette fille dont tu n'atteins jamais le centre.

La chair du rire a couché près d'un ennui géant,

leur enfant ironique lui remonte jusqu'au ventre.

Tu dormais contre un rêve volatil,

recevant des coups d'aile dans la gueule

à veiller cette mort qui se distille

et se fait des enfants toute seule.

Qui te tend son sexe en matière de parole,

où tu cherches à t'y perdre un aveu.

Pas d'aveu. Rien. Pas même cette obole.

Et quand elle jouit c'est déjà un adieu.

Quand elle jouit c'est l'écartelée qui chavire,

c'est la béance d'un trop plein d'éphémère.

Toi tu crois laisser partir un navire

quand c'est un naufrage qui prend la mer.

Et tu la regardes te regardant sans rien dire,

un sourire accroché à la proue d'une détresse.

Ta main qui lui colle au délire

ne connaît plus la géométrie des caresses.

C'est déjà par la mémoire que tu la dessines

quand tu la vois inviolée dans son rêve.

Tu n'es plus là, tu n'es plus là, tu l'imagines

et, las du désir, c'est un souvenir fuyant qui se lève.

Qui se lève et va refermer la porte de l'armoire,

t'affichant sur la glace comme un silence encore.

Rien. Rien. Tu es là sans la voir,

c'est toi qui es resté dans le port.

Et l'enfant qui te fascine, cet enfant solitaire

qui shoote dans la cour sur des cailloux pensifs,

dessinant devant lui d'improbables croisières

qu'il suicide aussitôt sur d'invisibles récifs,

cet enfant que tu vois déchiffrant sa mémoire

et qui fuit dans des marais par trop imaginaires,

c'est le fils qu'elle te donne dans le noir

et que tu garderas pour toi dans tes cimetières.

Elle, elle ne garde rien, ni l'empreinte ni le souvenir.

Ses yeux graves dans les tiens elle s'en va en arrière.

Toi tu crois laisser partir un navire

et c'est un naufrage qui a pris la mer.

Extrait de «Déambulatoire»

 


A table ! 

Pas de nappe, que du bois, du qui râpe sous les doigts.

Pas d'épate, l'ordinaire, c'est deux pattes pour couvert.

L'abattis de poulet est fourbi pour l'effet.

 

La malice dit merci,

le service est compris.

 

Dans l'assiette de bon grès, une arête sans apprêt.

C'est rustique et complet, diététique à souhait,

symétrique pour tout dire, esthétique pour finir.

 

La malice dit merci,

le service est compris.

 

Dans l'assiette de bon grès, une arête sans apprêt.

Est piteuse la pitance, mais heureuse l'élégance.

Un festin pour les yeux comme un clin d'œil miteux.

 

La malice dit merci,

le service est compris.

 

Le banquet ironique est un mets squelettique

composé pour nourrir l'affamé d'un sourire

et l'exclu d'un beau geste de repu pour ses restes.

 

La malice dit merci,

le service est compris.



Salut à Rochefort  

C'était une cour de récréation,

une table amie, un verre de blanc.

L'école n'avait aucune leçon

grave ou sentencieuse à faire aux vivants.


Autour de Bouhier et de René-Guy,

Rousselot, Follain, Chaulot, Bérimont,

quelques brancardiers de la poésie

depuis Rochefort ont donné le ton.


On les reconnaît à ce qu'on les croit.

Et depuis ce temps, un peuple d'images

s'accorde à leurs chants, s'ajuste à leurs voix

qui vers le prochain trouvaient un passage.


Ils parlent en nous, poètes présents

qui dirent ce que nous vivons tout bas,

le bonheur inquiet, la peine des gens,

la rime espérée qu'on ne trouve pas.


Ceux-là pourtant, chaleureux et rebelles,

à qui les entend font la courte-échelle

pour franchir les murs dressés en soi-même,

fuir ce qui réduit l'homme au quotidien,


mériter la terre, aller aux fontaines

abreuver de paix les nouveaux matins.


Je pense à Cadou, René-Guy, Hélène,

au maître d'école aux yeux éblouis,

à l'amour qui par les mots se survit

et creuse une absence emplie de poèmes.


Si chacun dans leurs arrière-pays

marche sur sa trace et se reconnaît,

c'est qu'ils ont nos clefs, boivent à nos puits,

raniment nos feux de quelques mots vrais.


Et leurs chants sont à nos chants si fidèles,

leurs pas à nos pas si bien accordés,

qu'on ne sait trop d'eux ou de nous lesquels

inspirent et lesquels sont inspirés.


Leur poème au ventre et le cœur lesté

de soleils anciens, de nuits pressenties,

nous voici comme eux tout entiers livrés

au vertige obscur de tout ce qui vit.


Compagnons secrets de l'exil intime,

dans ce temps présent si peu présentable,

lequel d'entre nous n'aurait grise mine

si ne l'étayaient leurs voix secourables ?


Aussi nu qu'on soit et mendiant l'amour

il nous reste encore à puiser en eux

et si nul ne peut prolonger le jour

qu'au moins leur parole éclaire nos yeux.

 

Extrait de

«L'obscur Vertige des vivants»



Les escargots 

Sur les dents, les escargots

semblent chercher leur chemin,

comme pour aller plus loin,

sur les dents du vieux râteau.

 

Est-ce la quête de l'eau

qui les a menés si haut,

en buvant leur énergie

sur les rouilles de l'ennui ?

 

N'est-ce pas plutôt le goût

de changer de vie, de place,

de poursuivre jusqu'au bout

sa folie dans les impasses ?

 

Sur les dents, les escargots

semblent chercher leur chemin,

comme pour aller plus loin,

sur les dents du vieux râteau.

 

Qu'importe, ils tendent le cou,

font des pointes de danseurs,

et découvrent tout à coup,

sur les antennes du leurre,

 

qu'à défaut de l'invisible,

sur un râteau à l'envers,

pourvu de cornes sensibles,

on rencontre la lumière.

 



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