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Jeudi 9 mars 2006

Georges-Emmanuel CLANCIER, poète et romancier

 

Le grand public connaît Georges-Emmanuel Clancier notamment à travers sa suite romanesque du Pain noir adaptée pour la télévision. Mais le romancier et le critique ne sauraient faire oublier le poète, aujourd'hui âgé de plus de 90 ans, compagnon de Max-Pol Fouchet (il fut le correspondant en métropole de la revue Fontaine pendant l'Occupation), de Seghers, Cassou, Frénaud, Guillevic, Claude Roy, etc. en des temps où la poésie eut à affirmer sa clarté de parole libre contre l'injustice, l'humiliation et l'horreur. Un choix éthique et esthétique qu'il n'a cessé d'assumer et de prolonger tout au long de ses recueils, du Paysan céleste (1943) à L'Autre ville (Rougerie, 1995), en passant par Journal parlé (Rougerie, 1945), Une voix (Gallimard, 1956), Le Poème hanté (Gallimard, 1982) ou Passagers du temps (Gallimard, 1992). «Élevé hors de tout dogme religieux mais point de l'émerveillement, ou du fantastique (...), la poésie me parut la seule oraison – sans destination divine – le seul chant sacré permis à l'homme moderne, et sans lequel celui-ci était condamné à perdre son existence et son humanité», écrit-il. C'est cet homme d'humanité, d'humilité et de ferveur, ce poète – qui voudrait, selon le vœu de Rimbaud, que la poésie sache «changer la vie», et qui a toujours assuré à son poème une prise sur le réel – que salue le numéro 13 de Poésie 1 - Vagabondages à travers une présentation et un entretien assurés par Bernard Mazo, et quelques inédits.    

       (avril 98)

 

(avril 98)

 

Contre-chants 

C’est comme s’il y avait chez Georges-Emmanuel Clancier deux sources à la poésie : l’une chante la merveille bucolique, l’ « espace ivre » de l’éternel enfant, la sensualité et l’étonnement d’être au monde, « jusqu’en la nuit le trait matinal » ; l’autre est un rappel constant aux désordres de l’histoire, un contre-chant que déroulent les larmes et le sang des hommes. Ainsi, dans le même vers : « Bel été. Soudain flambent les Oradour. » Ailleurs : « Les murs, tous, n’étaient-ils pas tombés ? / Allez ! Chantons, buvons : Dansez sur les ruines / du long rêve mauvais / et rions au réel, rions ! / Mais cette ombre ici soudain, ce vent / obscur, ce gel. / Mais ailleurs ce tracé de sang… »

Clancier n’a rien oublié de sa jeunesse, ni son élan, ni les écueils où s’est meurtri l’espoir ; ni son pays du Limousin, ni la tragédie de la Guerre d’Espagne et plus tard celle de ses compagnons de résistance. Mais on ne lit pas ici de désillusion : car de ces deux mondes, (ou de ces deux voix), l’un n’a pas annulé l’autre ; ils continuent en parallèle de coexister. Sans commune mesure possible, sinon le regard de l’homme. D’où cette impression d’une permanence (« ma voix d’autrefois la même qu’aujourd’hui ») sous les yeux du « guetteur ».. Pas de parti pris de la nature ou des hommes, mais des poèmes qui disent en alternance la belle indifférence de l’une et l’empêtrement des autres dans leurs contradictions sanglantes. Et c’est avec beaucoup de retenue que Georges-Emmanuel Clancier sait évoquer la traversée d’un siècle douloureux par le chant et le déchant. Un peu à la façon de ce réfugié espagnol sur la frontière : « Sur les crêtes / l’évadé / écoute / signe inverse / un chant de coq / en Catalogne. »  (Gallimard)

 

 La Dernière Heure

Emmanuel Clancier est l'auteur de nombreux recueils de poèmes et de romans, dont la fameuse série Le Pain noir. Gallimard a réédité en 2003 La Dernière Heure , roman publié en 1951 et écrit durant les années qui suivirent la Libération. Une période de crise et de doute pour les personnages multiples qui, chacun à sa manière, offrent un éclairage particulier de cette «dernière heure interminable d'un monde» avant le tournant du siècle. Entre la «Caserne», où s'entassent les laissés-pour-compte du progrès, et le chantier de «l'Usine» que construit un jeune patron dont l'ambition est d'absorber les autres industries de porcelaine de la ville, des ouvriers, des journalistes, des artistes, des filles plus ou moins perdues, des militants, des bourgeois bornés et des intellectuels désabusés se croisent, s'affrontent et s'arrangent comme ils peuvent des bouleversements d'une époque dont G-E Clancier témoigne avec force des peurs et des espoirs qu'elle suscita, des valeurs qu'elle bouleversa (on y trouve notamment un beau portrait d'un vieil artisan dont le machinisme condamne l'art de vivre et de travailler). Avec, en sourdine mais conférant au roman sa dimension pathétique, les enjeux de l'amour, de la liberté, de l'ambition et de la solitude qui ne cessent d'y mener leurs débats. (Gallimard. 318 pages.)

 

 

 

 

 

 

 

 

par Baglin Michel publié dans : baglinmichel
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Jeudi 9 mars 2006
A propos des banlieues
(extrait de "Un sang d'encre")

La banlieue, même black ou basanée, ce n'est pas l'autre, mais une part de nous-mêmes entrée en dissidence. La part mal logée, mal nourrie, si mal irriguée qu'elle se gangrène. Et peut-être la plus intime, parce que la plus désenchantée. Qu'on l'oublie le jour, on la retrouve le soir, à son chevet, pour entrer dans le sommeil.  

Qu'est-ce donc qui leur manque, qui nous manque, en secret, dans ces parages du cœur ? Le pain ?  Ils en ont assez, quoiqu'on en dise, pour ne pas crever. Du travail ?  Sans doute, mais encore, mais après ?  L'espoir ?  La belle affaire ! Qu'apportons-nous dans la corbeille ? Travail-famille-patrie. Métro-Boulot-Dodo.  Des trinités qui ont fait leur temps.  

Acceptons que les choses soient à la fois plus simples et moins terre-à-terre et risquons une hypothèse : ce sont peut-être les mots, bêtement, qui leur manquent. Oui, les mots. Sans eux, on marche sur les mains. Ou à quatre pattes. On parle avec les poings, avec les pieds et les barres de fer. Ou avec les seringues. Sans mots, on est bête, on devient fou parfois. Or les leurs, ceux qu'on leur lègue, sont usés, vidés, rabougris. Embourbés dans les fossés du consommable, vérolés par les slogans. Dévalués, contaminés, inutilisables pour se connaître, se reconnaître, s'appeler. Les mots – j'entends ceux qui nourrissent, éclairent le regard – aident à se poser, à marcher, à soutenir sa respiration et à trouver de petits passages dans le réel. Vers les autres.  

Oui, ils ont besoin des mots, les jeunes et les moins jeunes des banlieues. Ceux qu'on n'a pas su leur apprendre. Ceux qu'ils ne savent pas s'inventer. Ceux qui les laissent dehors, parce qu'ils n'ont pas les moyens de les amadouer. Et un mot qui vous refuse, c'est comme une porte qu'on vous claque au nez.  

Il leur faut, il nous faut plus de mots, plus de langage, pour plus d'espace et de justesse. Pour chercher, pour définir, pour contester. Pour construire. Des phrases et puis des ponts. Des chansons. Des paroles. Des vraies : pas marchandes, mais données. Pas annexées, vitrifiées par la publicité, mais vivantes. Des mots à habiter. Comme des maisons. A lancer. Comme des bateaux, ou des jurons. A faire frémir. A échanger. A mettre au bout des mains, comme des outils, des caresses ou des lanternes. Pour faire un peu de lumière dans sa propre obscurité. Un peu de paix. Rassembler les morceaux du puzzle et dessiner enfin quelque chose qui ressemble à une vie, à une ville. Ou bien encore : à une jeunesse qu'on aimerait, plus tard, pouvoir raconter.  

(Extrait du roman « Un sang d’encre » de Michel Baglin (Editions N&B)

 

 

 

par Baglin Michel publié dans : baglinmichel
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