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Lamia Berrada-Berca :  

« Kant et la petite robe rouge »

Ce court récit, si juste de ton et si émouvant, raconte comment une petite robe rouge et un livre d’Emmanuel Kant libèrent une jeune femme de sa prison intérieure. L’auteure, Lamia Berrada-Berca, nourrie d’une riche généalogie avec un arrière-grand-père suisse, une arrière-grand-mère écossaise, une mère française et un père marocain, sonde avec tact et finesse les conflits culturels intimes chez son héroïne.


Tout commence avec l’éveil du désir. Non pas pour un homme mais pour une petite robe rouge entraperçue dans une vitrine. Le rouge devient couleur d’une liberté entrevue, « c’est juste un cri », et c’est beaucoup plus : la révélation que la présence au monde lui est interdite, avec la liberté d’être elle-même. « Pour être dans la vie il faut pouvoir effacer la frontière invisible mais infranchissable qui sépare monstrueusement le dedans du dehors », comprend la jeune femme que son mari a fait venir dans un pays dont elle ignore presque tout, y compris la langue qu’elle ne maître pas. Cette frontière peut être un voile ou, pire, une burqa, celle que la bêtise machiste lui impose. Elle, elle voudrait être visible, « cesser d’être la nuit au milieu du reste du monde ».
Elle va revenir souvent la voir, la robe rouge, s’aventurant au-delà du quartier où elle est confinée, mais il lui faudra du temps pour parvenir à l’essayer, avant d’oser l’acheter, puis de l’enfiler en cachette. Le temps d’une transgression progressive des interdits, le temps de réaliser à quel point tout concourt secrètement à son aliénation, comme à celle de sa petite fille dont le père interdit même une projection cinématographique organisée par l’école ! Pour aider sur la voie de sa libération intérieure la jeune femme analphabète, un livre de Kant trouvé sur le paillasson du voisin, dont sa gamine va lui lire quelques passages, un livre qui « la rend toute droite dans sa tête ».
C’est l’offense faite aux femmes à travers l’injure d’une burqa qui est ici en cause car elle le sait « le premier des péchés est d’abord de réaliser qu’elle est (…) une femme ». L’héroïne comprend qu’on lui refuse d’être majeure. Qu’est-ce que la minorité ? Kant répond : « l’incapacité de se servir de son entendement sans la tutelle d’un autre ». Aux interdits prétendument religieux, à la dissimulation et aux mensonges, comme à l’immonde crétinerie du mari, elle oppose la raison dont le philosophe lui fait deviner la force libératrice, mais aussi le désir et la sensualité, l’envie d’« oser savoir » - bref, tout ce qui façonne magnifiquement un « grand désir d’être ». La vie, la beauté, la poésie, contre l’obscurantisme, la peur de la femme et du sexe, la volonté d’anéantir l’autre pour le dominer et conjurer ses propres angoisses, voilà l’ambition qui signe cette belle réussite littéraire.

(104 pages. 6 euros. SBN : 9782917598283. La Cheminante éd.)
Michel Baglin

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