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2 juillet 2006 7 02 /07 /juillet /2006 23:43

La poésie de Lucien Becker :
rien que l'amour


La réédition par La Table ronde il y a quelques temps de l'œuvre complète de Lucien Becker sous le titre Rien que l'amour est l'occasion de revisiter ce poète né en 1911 et mort en 1984, qui fut sans conteste l'un des plus lucides et finalement des plus marquants du milieu du XXe siècle.
Becker a toujours confronté son écriture au néant et à la solitude irrémédiable, mais aussi au corps brûlant des femmes. Car il n'a cherché le salut que dans l'amour charnel, qui lui a inspiré des poèmes d'une grande beauté.


La Table ronde a eu il y a quelques temps l'excellente initiative de rééditer l'œuvre complète de Lucien Becker sous le titre Rien que l'amour. Ce poète né à Béchy, en Moselle le 31 mars 1911 et mort le 25 janvier 1984, ne mérite pas le relatif oubli dans lequel il est tombé, car il fut sans conteste l'un des plus lucides et finalement des plus marquants du milieu du siècle. Paulhan, Joë Bousquet, Camus, Cadou, Gaston Puel ne s'y trompèrent pas, comme en témoignent les multiples lettres rassemblées en fin de volume, dans cette édition établie avec finesse et passion par un autre poète, Guy Goffette.

 Becker, il est vrai, écrivit et publia peu (250 poèmes environ), se moquant d'une quelconque postérité, persuadé d'appartenir à « la catégorie des poètes qui meurent en mourant ». Il décida d'ailleurs de se taire la cinquantaine sonnée, n'offrant plus un seul texte durant une vingtaine d'années, malgré les demandes des éditeurs et revuistes.

 Convaincu très tôt qu'il n'y avait rien à attendre de la vie, sinon son terme, (il disait : « Je suis sur terre, sans être au monde ») Becker a toujours confronté son écriture au néant et à la solitude irrémédiable (« Je suis seul derrière mes paroles ») et certains titres de ses recueils sont à cet égard éloquents, tel le Monde sans joie ou Rien à vivre.

Mais y répondent aussi Plein amour et l'Eté sans fin, car à la mort et à la nuit, Becker opposait comme un rempart le corps brûlant des femmes, la seule véritable lumière de sa poésie. Séducteur et désabusé, au moins quant à la littérature, il cherchera toujours le salut dans l'amour charnel :

 

« Dans une chambre une femme m'attend  

dont le corps à vif va s'ouvrir au mien  

dans un instant d'une plénitude telle  

que rien ne peut la limiter, pas même la mort.»

 

 Poésie noire et lumineuse à la fois, traversée de fortes images empruntées au quotidien mais qui sont éclairées par la sensualité :

« Dans une chambre respirent les dessous 
d'une femme dont le corps est une épée pour le jour.
Dans les étables l'œil bleu du lait 
monte jusqu'au bord des seaux pour toucher les mains.»

Elle ne bégaye jamais : Becker se réfugia dans le silence quand il crut avoir dit l'essentiel. Sans concession ni tricherie.

Alain Borne a décrit Becker comme «un poète totalement désespéré mais bien décidé à vivre cependant » en évoquant son « regard d'enchanteur désenchanté. » Il note que « c'est sur un ton de confidence neutre que s'exprime Becker. Il ne recherche pas l'harmonie des mots. Et pourtant il naît de son écriture la musique la plus déchirante, la plus prenante. » Toute son approche du monde et le sens de sa poésie, il les définit en deux phrases : « Il fallait bien pour que ce désespéré demeure au monde que quelque chose l'y retienne et l'y ancre. L'amour était pour lui l'expérience primordiale et la seule, l'immense consolation de vivre. ».

Quant à René-Guy Cadou, il disait de lui : « Becker n'a pas construit son œuvre dans un souci de plaire, mais dans celui de se mériter lui-même. »

Son œuvre en tout cas mérite toujours qu'on s'y penche.

 Michel Baglin

 ( La Table ronde. Edition établie et présentée par Guy Goffette. 432 pages 23 euros.)

 

Principales œuvres

 

Rien à vivre (Gallimard, 1947) ;

Plein Amour (Gallimard, 1954) ;

L'Été sans fin (Éditions de la Chauméane, Aurillac. 1961)

Gaston Puel lui a consacré une biographie chez Seghers, dans la collection Poètes d'Aujourd'hui.

  


 

Sa biographie

Lucien Becker est né le 31 mars 1911 à Béchy où ses parents cultivaient la terre. Au début de la Grande Guerre, son père est tué et le petit Lucien grandit dans un univers exclusivement féminin.
A douze ans il intègre le collège de Dieuze où il commence à se passionner pour la poésie. Puis c'est le lycée à Metz et il publie son premier recueil « Feuillets parfumés de jasmin » qu'il reniera plus tard. Il reste huit années silencieux, échoue au baccalauréat, pratique le métier de vendeur au porte à porte pour placer des aspirateurs. En 1931 il devance l'appel sous les drapeaux et se retrouve en Syrie. Rapatrié pour cause de malade, il fréquente alors la faculté de droit de Nancy, où il rencontre Léopold Sédar Senghor. En 1935 il devient commissaire de police, en 1936 il rencontre celle qui deviendra sa femme,  Yvonne Chanot. Il recommence à publier et de nombreux articles lui sont consacrés. Durant la guerre, le couple s'installe à Marseille. Lucien Becker fournit de faux papiers à ceux qui fuient l'occupant et entre en contact avec le maquis du Vercors. La guerre terminée, il est nommé à Paris où sa femme ouvre une librairie. Puis Lucien Becker s'éloigne du milieu littéraire. En 1961, il publie un dernier recueil, « L'été sans fin » avant de s'enfermer dans le silence. En 1983, il retourne à Dieuze, il décède un an plus tard (le 25 janvier 1984) à l'hôpital à Nancy.



Quelques poèmes

Il reste la pluie nue sur les pavés,

nue sur les mains, nue sur les larmes.

Il reste les femmes qu'on a aimées d'un seul regard

et qui passent avec un visage sans réponse.

 

Chaque foulée dont je marque les chemins

ferme une tombe qui n'est pas la mienne.

Mais le temps est proche où, les lèvres sèches de boue,

je perdrai pied sous le pont trop haut du ciel.

 

Ma vie n'aura même pas eu l'éclat rapide

de la rosée prise un instant dans le soleil

et l'espace se souviendra d'elle comme d'un souffle

qui faisait remuer ma bouche comme une feuille.

 

De mon corps dispersé il lèvera des plantes

qui auront un peu de mon regard sur leurs pousses.

Personne ne saura que je revis en elle

seul comme la dernière flaque portée par la terre.

 

*

 

La banlieue est à l'autre bout du monde

avec des grappes de rosée à tous les fils de fer.

Un chien hurle dans le sommeil des enfants

et rien n'empêche ce cri de traverser les maisons.

 

Les arbres sont restés au seuil du village.

Ils ont perdu la route qui les guidait pas à pas

et, complètement dépersonnalisés par la nuit,

ne sont plus que des racines chassées du sol.

 

La ville n'est plus qu'une épaisseur de murs,

les fenêtres n'ont plus le pouvoir de faire des étoiles,

la ville n'est plus qu'une taupe qui aurait péri

avant d'avoir atteint la terre facile des champs.

 

Dans la plupart des chambres, un homme

dont le sang veille comme l'eau sous la glace

n'est plus qu'une épave au milieu de sa vie

avec parfois, mal entendu, l'écho d'un rêve.

 

Il n'y a pas de flaques pour retenir la lumière

qui n'est plus dans le ciel qu'un peu de feu

mal éteint sur un monceau de cendres

où l'homme meurt en cherchant un peu d'air.

 

*

 

Il me faut aller vite dans tous les sens
parce que partout autour de moi
des femmes qui vont mourir se donnent
à des hommes dont la mort est pour demain.

Je dépense sans compter l'or de l'amour,
je goûte à ton corps comme à un verre
dont je n'ai pas le temps d'achever le contenu
parce que j'ai la main de la mort sur la gorge.

Il importe peu que je dise mon nom
à celles que je rencontre sur la route:
ma mort n'aura pour témoin que le visage
dont j'aurai vécu de tout mon regard.

 

*

 

La lumière qui s'écroule sur moi

quand je marche dans la nuit

m'a fait au visage de grandes blessures

que le jour ne peut refermer.

 

C'est un visage vraiment nu

qui se fixe à ma chair dépaysée

quand le monde cherche le matin

dans les tas d'ordures de la rue.

 

Les fenêtres sont des trous

d'où je regarde le ciel de bien plus près

que de la tour la plus haute :

adossé contre l'ombre, je peux me tenir debout.

 

Quand la soleil se lève

je crois qu'il va m'aider à vivre

mais au fond de moi le sang se rouille

échappé d'un cœur qui ne verra jamais le jour.

 

Quand une femme qui doit être belle apparaît

plus près de moi que toute la clarté de la terre,

je suis sûr que je pourrai l'aimer

mais la foule l'emporte dans ses bras.

 

Dans une chambre, une femme m'attend

dont le corps à vif va s'ouvrir au mien

dans un instant d'une plénitude telle

que rien ne peut la limiter, pas même la mort.

 

 

*

 

 

Le soleil ne cesse de dévaler le long des rails

en avant du train qui ne le rattrape qu'au soir.

Le soleil relie entre elles les petites gares

parmi les bourdons ricochant comme des balles.

 

Le paysan n'avance plus dans les avoines

tant l'espace semble le serrer de toutes parts

et quand il tourne son visage vers le ciel

il sent qu'il n'est pas seul à regarder la terre.

 

Lorsqu'il est parvenu au sommet de la colline,

il reconnaît dans le lointain quelques fenêtres

d'où doit sortir comme d'une source un paysage

de vergers trop blancs abandonnés aux abeilles.

 

Sa tête vogue sans effort sur les moissons

comme un simple bouchon au niveau d'une mer

où le village entrevu n'est plus qu'un îlot

auquel on n'accède qu'à la marée basse du soir.


 

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Published by Baglin Michel - dans PORTRAITS
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