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16 avril 2009 4 16 /04 /avril /2009 20:01

Henri Heurtebise, multiplicateur de poésie 

 

Henri Heurtebise est un militant de la poésie, l'infatigable animateur de la revue Multiples, l'éditeur, le découvreur de nombreux poètes, le diseur et l'organisateur des lectures de la librairie Ombres Blanches à Toulouse... Mais il est surtout le poète « libre-senteur », auteur de plus d'une vingtaine de recueils. Portrait et entretien.

 

   C'était peu après la sortie du numéro de Multiples (le 7) de l'hiver 1971 où, pour la première fois, je découvrais un de mes poèmes imprimé. Je voulais rencontrer le poète-animateur qui m'avait ainsi encouragé et se désignait lui-même par ses initiales « HH » ; j'avais donc fait du stop jusqu'à Muret où il habitait alors, à quelques dizaines de kilomètres de Toulouse, pour frapper à sa porte. Henri Heurtebise (je croyais bien sûr qu'il s'agissait d'un pseudonyme) m'accueillit avec bonhomie dans son appartement, où nous avons discuté un long moment de poésie. D'une « poésie pour vivre » comme disaient alors Jean Breton et Serge Brindeau. Il m'expliqua qu'il avait créé sa revue avec un ami prof, René Cazajous, qui venait de décéder prématurément, et qu'il allait tenter de garder le cap, tout seul à la barre. Il me dit aussi qu'il avait aimé la sensualité de mon texte et qu'il l'avait publié pour cette raison : je me sentis conforté sur ma longueur d'onde, loin des travaux de laboratoire auxquels la fac ramenait alors - un peu trop à mon goût - la poésie.

Je revins ce jour-là de Muret avec quelques numéros de Multiples, des recueils dont « XXe siècle » et « Chantecri » et, se bousculant au milieu de mes neurones en pleine effervescence, les noms des poètes que nous avions évoqués, beaucoup de noms d'auteurs, de Malrieu à Saguet, de Pierre Gabriel à Dhainaut, de Puel ou Da Silva à Guy Chambelland, dont certains deviendraient un jour des amis. Des auteurs divers, car HH aime la poésie ouverte, la poésie plurielle et multiple.

Parmi ces noms, il en était un qui m'avait interpellé, celui de Serge Pey. J'avais connu au lycée Berthelot de Toulouse en 1968, puis dans les manifs, un Serge Pey révolutionnaire dont je ne soupçonnais pas alors qu'il pût écrire de la poésie. HH me confirma que c'était bien lui. D'une pierre deux coups : je renouais avec un ami perdu de vue en même temps que j'en gagnais un nouveau, dont la fidélité ne s'est jamais démentie depuis plus de 35 ans !

 

Un découvreur

Combien de verres avons-nous bus, de repas avons-nous partagés, combien de fois avons-nous refait le monde et la poésie depuis ? Ce découvreur de talents - d'Autin-Grenier à Casimir Prat ou Pierre Le Coz pour ne citer qu'eux - est un fédérateur de paroles et d'énergies. Autour de lui cristallisent des projets et se nouent des liens durables. Il battait alors la campagne avec Claude Saguet et le photographe Louis Viel pour dénicher des lieux où dire les poètes qu'ils aimaient - ici dans des granges, là dans des MJC, ou à la fameuse « Cave poésie » lancée par le comédien René Gouzenne à Toulouse, rue du Taur.

Poète définitivement passé à l'action, j'ai vu au fil des années HH prendre de plus en plus goût à la diction, portant sa poésie sur l'estrade, puis celle de Jacqueline Roques devenue sa compagne, et de nombreux autres poètes Avant de lancer ses saisons de lectures, très suivies, à la librairie Ombres Blanches de Toulouse, où il dit toujours et invite des comédiens et des auteurs à dire les poètes contemporains. Entre temps bien sûr, et avec une belle pugnacité, il aura poursuivi la publication de sa revue puis lancé l'édition de recueils à l'enseigne de « Fondamente ». Mais toujours porté la parole en même temps qu'il ouvrait des chemins d'encre.

 

Le « libre-senteur »

Oui, ce diable d'homme a la poésie chevillée au corps ! Encore n'ai-je rien dit de son militantisme à travers des associations d'artistes comme « Escalasud », le « Passe-mots » et d'autres qu'il contribua souvent à fonder.

Sans doute cette activité débordante lui aura-t-elle parfois joué des tours. Dans une interview qu'il m'accorda pour Texture en 1984, il déplorait un seul point noir dans l'aventure éditoriale entreprise : « On oublie parfois que je suis poète pour ne considérer que le responsable de Multiples, celui qui a publié ou publiera d'autres poètes. »

Pourtant, le poète « libre-senteur » n'a cessé d'écrire et de publier durant toutes ces années. D'abord une poésie urbaine, quand il signait encore Henri Garonne, et bien des années après, jusqu'à «Villeneuve», son cinquième recueil. Puis, à partir de son installation dans le village de Longages en 1980, une poésie renouant avec la campagne, la terre et cette épaisseur des choses qui a en fait toujours constitué son « moteur » d'écriture - une matière à dire, à traverser en cherchant passage. De recueil en recueil, qu'il évoque Virgile ou Whitman, Heurtebise est resté d'abord fidèle à son panthéisme, par exemple lorsqu'il peint la « courbe de pleine terre » du Lauragais, ou quand il palpe la « pulpe » des jours et bien sûr, plus que jamais, quand il parle des femmes.

 

Dans le sens de la vie

Ne cessant de naviguer entre les eaux souterraines de l'intime et le grand large du monde, sachant que « nous existons ensemble dans le vide et le chant », il peut revendiquer la grâce d'être dans le « remuement » des choses et des mots. En équilibre sans doute, sinon en accord, et persuadé que la mesure humaine reste de « s'élargir / vivre de phrases lentes / disant au creux / sans cassure / notre totalité. »

Dans les recueil d'Heurtebise, on éprouve presque toujours sa volupté à pétrir la matière des mots et la matière du monde, son énergie amoureuse qui croise ses utopies en rencontrant des hommes, des femmes, des lieux - la célébration au bord des lèvres. Animé de ce double mouvement, du réel vers la poésie, de la poésie vers le réel, il a résolument placé son écriture dans le sens de la marche, je veux dire : celui de « la vie / vers ses chroniques simples ».

Et sa vie, Henri, comme celle de ses amis, il la nourrit de poésie.

Michel Baglin.
Article paru dans la revue
Décharge 137 (mars 2008)


 

 Avec sa compagne, Jacqueline Roques


 


Trois poèmes inédits de HH, cliquer ici


  Bio-bibliographie de HH

 

Voici comme HH se présente pour le Printemps des Poètes

 

« Je suis né le 14 février 1936 à Bazens dans le Lot, donc pas très loin de l'Espagne. J'ai été professeur de Lettres Classiques de 1960 à 1996, à partir de 1966 à Muret, tout près de Toulouse.
J'aime dire la poésie : aussi me suis-je lancé dans le récital poétique à partir de 1974. Auparavant, en 1970, j'avais fondé Multiples avec René Cazajous, mort en 1972. J'assume donc tout seul la responsabilité de cette revue de poésie depuis cette date.
En 1987, je lance un cycle de lectures poétiques dans la plus active librairie de Toulouse : Ombres Blanches. J'ai fêté la 100e en juin 2001 : nous étions six à lire Artaud...
Pour ce qui est de ma poésie, j'ai trois écritures : celle qui pense (dans « Discrétions poétiques »), celle qui rit (« Adam et Eve », « Monsieur de non Juan »), celle qui chante.
Dans mes poèmes, que depuis 1991 j'appelle odes, j'ai toujours chanté. J'entends par là, depuis quelques années, que la musique et le rythme doivent être premiers. Sans négliger le sens (comment le négliger complètement sans tomber dans la déraison extrémiste de l'avant-garde), tout se passe à l'arrière-plan. (...)
Ecrire pour moi, que je réfléchisse, que je rie ou que je chante, est porter à la meilleure forme (irrécusable et intraduisible) la plus forte humanité dans un monde que je voudrais qualitatif. »

 



En compagnie de Christian Da Silva et Jean-Pierre Metge






Bibliographie :


XXe siècle
(P.J. Oswald éd., 1966), épuisé.

Chantecri (G. Cbambelland éd., 1970), épuisé.

Bref (Louis Dubost éd., 1973), épuisé.

Femmelande (Le Castor Astral éd., 1974), épuisé.

Villeneuve (Revue Multiples N°18 éd., 1975), épuisé.

Pour chaque semaine noire (Revue Multiples N°30/31 éd., 1980), épuisé.

Aires de parlerie (Verticales 12 éd., 1980), épuisé.

Longages quelques saisons (Tribu éd., 1982).

Le menu temps (Encres Vives éd., 1984), épuisé.

Les poètes du Sud-Ouest (Multiples éd., 1985), épuisé.

D'automnes (chez Rougerie, Poésie Présente N°75, 1990), 150 ex. tirés à part et 6 de luxe, épuisés.

Heures d'odeurs (Vesper éd., 1991), tirage limité à 50 ex. de luxe, épuisé.

L'inépuisable fini (Fondamente éd., 1991), tirage à 400 ex et 30 de luxe, épuisés.

Le chevet (chez Rougerie, Poésie Présente N°88/89, 1994), 200 ex. tirés à part, épuisé.

D'imaginie (chez Rougerie, Poésie Présente N°96, 1996), 200 ex. tirés à part. épuisés, et 10 ex. de luxe.

Adam et Eve (Fondamente éd., 1997), tirage à 400ex et 20 de luxe.

Humaine humain (Rougerie éd., 2000).

Monsieur de Non Juan (Noir et Blanc éd., 2000).

Filigranes (Encres Vives éd., 2004), illustrations de Giorgo Guani.

Chant Profond (Rougerie éd., 2005).

 

Les recueils disponibles peuvent être commandés en librairie ou chez l'auteur : 9 chemin du Lançon 31410 Longages.

 


Lecture de quelques recueils 

J'ai eu maintes fois l'occasion de rendre compte des publications de HH, voici quelques unes de ces lectures.

« Le Chevet »
« Le Chevet » qui donne son nom à son dernier recueil (Rougerie éditeur), est pour Henri Heurtebise plus qu'une image, une notion forte par laquelle il approche ce « menu monde du cœur », ces faits et gestes qui nous appartiennent en propre et constituent une vie privée, c'est-à-dire, aussi, épargnée : « la vie / vers ses chroniques simples ». Et ces poèmes chantent en effet ce qui échappe, sinon à l'Histoire, du moins aux réductions sociales, idéologiques, professionnelles et médiatiques qui font l'ordinaire des lieux communs et des comptes à rendre.

Ici, on reste sous la lampe de la poésie qui interroge -  « De quoi vivez-vous si mal? » - et propose : « Venons aux mots chuchotés au cœur ».  Le poète militant (directeur de la revue Multiples depuis plus de 20 ans), engagé souvent, sait néanmoins que la poésie se perd en oubliant sa source ontologique. Il célèbre ainsi la résistance de chacun à ce qui lamine, sclérose et ampute, le moment où l'homme se reprend et s'appartient, « l'heure qui témoigne de l'achèvement ». Aucun repliement d'ailleurs : « le large et l'intime » se conjuguent ici, « le possible se tient / au chevet » et s'il revendique sa part d'imaginaire, ce paysage intérieur reste fidèle « au fond si fort du réel ». Sans doute parce qu'il veut « que le sens comme le charme soit inépuisable » et affirme que le poète est celui qu'on ne réduit pas.

 

 «D'Imaginie »

Le précédent recueil d'Heurtebise, « Le Chevet », l'un des ses meilleurs probablement, avait trait à ce « menu monde du cœur » que constitue une intimité, ce moment où l'homme se reprend et voudrait s'appartenir. Mais si « l'intime est un secret tout près des vérités obscures » qu'il continue d'explorer, l'inspiration se fait plus ample dans ce recueil-ci (toujours chez Rougerie)  et l'on retrouve le poète qui aime se mesurer au monde, à ses saisons comme à ses épaisseurs, par « l'exquise priorité des sens ».

Le réel est rugueux (« je pleure ce que je n'ai pas sans savoir le nommer »), bigarré, profond, comme en témoignent les saluts au jazz et à Cézanne (« ainsi vient la matière de la joie »), et la femme en demeure la voie d'accès privilégiée, la « clé tendre ». Mais l'imaginaire en est aussi le médiateur car c'est « ce que nous portons qui nous porte ». Aussi l'approche du monde extérieur se fait-elle par le corps, le sensible, et tous les intercesseurs, poètes, musiciens, qui aiguisent et enrichissent la perception.

Dans «Ode à mes contemporains» qui ouvre le recueil, l'auteur répond à ce qui est peut-être l'absence de sens de la vie humaine (« chacun grandit vers sa propre mort / ouvrage son périmètre / qui périra ») par la fraternité, l'appétit sensuel et la poésie. Et c'est ainsi qu'il retrouve les autres dans cette « imaginie » où « nous existons ensemble dans le vide et le chant.».

 

« Adam et Eve »

De Eden à Utopia, passant par La Genèse, Le Cantique des cantiques, La Bonne Nouvelle, etc., Henri Heurtebise réécrit à sa manière une « bibelette » païenne, où Henry Miller croise Jésus et où le Verbe, non content d'être premier, est au cœur de la fête. Parler de fantaisie serait peu dire : la veine humoristique de H.H. - bien loin des poèmes de Longages ou du Chevet - est nourrie de surréalisme. Les jeux de mots, les inventions verbales y font la loi, dans un décors à la fois pastoral et futuriste, parmi des dialogues échevelés toujours un peu en forme de parabole. On ne sait trop où l'on va, mais on chemine dans une contrée de poétique sensualité où, comme Adam et Eve et toute leur bande, on s'amuse sans vergogne de la vie généreuse. (60 p. Collection Fondamente / Multiples.)

 
« Humaine, humain »  
Des vers plutôt brefs, mais des poèmes courant sur plusieurs pages : Henri Heurtebise cherche avec « Humaine, humain » (Rougerie) , la respiration permettant « l'exercice éclatant du cœur ». A la fois tendue, dynamique, voire syncopée, et se déroulant cependant sur une distance suffisante pour traverser des plages d'accueil, des phases d'abandon et « s'offrir lentement / aux images du devenir » en consentant peut-être à l'âge, à certaine fragilité.

« L'air accueille la promenade

l'âge qui sait

qui comprend sans lasser

et l'on se perd d'être si bien

au bout de ce qui passe. »

Ici, comme dans maints recueils d'Heurtebise, on éprouve cette volonté (volupté ?) de pétrir la matière des mots et la matière du monde, une énergie amoureuse qui croise ses utopies en rencontrant des hommes, des femmes, des lieux - la célébration au bord des lèvres. Mais aussi - et toujours - une sourde lutte contre ce qui, au plus profond, voudrait endeuiller le regard, l'ordre castrateur des mères et du religieux (« Ô mère / reine du noir / du péché acre / je chante ici la musique / la voix menue de la vie. ») Car la présence sensuelle à la nature et l'échange fraternel se gagnent contre « l'usure noire de soi » avec pour alliée « la joie féminine des mots ». Henri Heurtebise parle d'une « nouvelle matière » qui « glisse partout dans le vif » ; elle est d'hommes réconciliés - avec eux-mêmes, leurs corps, leurs sexes, leurs rêves.

Il parle d'un « règne », et c'est celui de la poésie sans doute, à la fois en positif et en négatif :

« Oh ! je tiens

pour la première fois

divin

calme

conscient

le chant qui ne fuit pas.»

 

 « Chant profond »

Avec ce « Chant profond », Henri Heurtebise navigue une fois encore entre les eaux souterraines de l'intime et le grand large du monde auquel sa poésie se veut, plus que jamais, accueillante. Un chant de la soixantaine sonnée dont la verdeur d'écriture (le vers s'y fait plus elliptique, l'élan se ramasse souvent en un simple infinitif) prouve cependant qu'il s'agit toujours de trouver l'accord, de chercher la grâce d'être dans le « remuement » des choses et des mots : « Je veille au monde à l'écriture / les accouplant les modelant / sans l'humaine amertume », affirme-t-il.

Qu'il évoque Virgile ou Whitman, Heurtebise reste d'abord fidèle à son panthéisme, par exemple lorsqu'il peint la « courbe de pleine terre » du Lauragais, ou quand il palpe la « pulpe » des jours et bien sûr, plus que jamais, quand il parle des femmes. Pas de regrets donc, l'âge venant, ni de bilan à tirer, mais un hymne d'automne qui tire des années ses résonances et ses leçons :

« L'automne peut-être apporte

une légèreté d'écoute

un sens éclairant les courbes

les surfaces d'attente vive

où déjà la vie récompense. » 

Cette sorte de « paix lumineuse et longue » emprunte de sensualité n'est pas sans gravité, certes, et l'hiver s'y insinue avec, comme un lest, l'idée de la mort quand « l'on va pauvrement vers le marbre qui destitue » ; mais il y a toujours des fleurs rouges « indiscutables ».

La lucidité (comme chez Rousselot, l'auteur de « Déchant », auquel Heurtebise dédie un poème) ne contredit pas l'amour de la vie, « déduit le temps de mourir ». D'ailleurs, « contre / il faut parler / défaire déchanter contre » et cette poésie se veut résistance à se qui nous menace et nous appauvrit, même et surtout quand « nous vivons dans le cassé ».

Parce que « la terre incomparable terre / et créatrice / a nom de fruit / de généreuse », la confiance baigne cette écriture où « la sève lance ». L'enfance est encore là (« qui regarde »), et la lumière. Et « le pays de poésie / porte aux mains printanières ».

La mesure humaine reste donc de « S'élargir / vivre de phrases lentes / disant au creux / sans cassure / notre totalité. »

 

 On se reportera à l'excellent numéro 137 de la revue Décharge qui consacre un dossier à Henri Heurtebise, sous la conduite de Georges Cathalo. http://www.dechargelarevue.com


 

Entretien :
« Le poète est un libre senteur »


Je reprends ici l'entretien que j'avais réalisé avec HH et publié dans TEXTURE 19 (hiver 84-85).

  

« Un jour tu peseras » : ce vers de ton premier recueil renvoie au lexique que tu affectionnes : celui du lourd, de l'épais et d'une manière générale de la sensualité. Mais ne peut‑on y deviner, plus qu'une affirmation ou une promesse, l'objet d'une quête menée de poème en poème ?

 

Oui, ce vers est tout un programme. Au moment où je l'ai écrit il avait une signification politique, car je m'adressais à un homme du peuple, mais en fait, j'énonçais déjà mon obsession majeure : celle du poids, de la masse, de la matière, de ce que l'on ne peut totalement épuiser (image du citron que l'on presse) et qui ruisselle : c'est la motte de terre, c'est l'épaisseur des choses (à 20 ans le peintre Rouault me fascinait), la femme dans l'amour, c'est même tout ce qui existe d'opaque (par opposition à l'air qui symbolise pour moi le vide), de palpable et que je vou­drais serrer de mon poing ou pénétrer, faire passer tout entier dans le langage sans qu'il en reste rien de l'autre côté. Désir fou, plus encore si j'ajoute que ce qui m'intéresse ce n'est pas la disparition des choses, mais leur résistance, c'est finalement cet échec même du dire, condition de mon exaltation à poursuivre.

Je suis passé du poids à l'épaisseur, du tactile au visuel, mais toujours le même plaisir : « artiste, disent-ils, qui pour l'amour d'une résistance chante la trouée qui se lève dans l'épaisseur.» (Longages, quelques saisons).

 

Je pensais bien que tu évoquerais la femme qui constitue un thème majeur de ta poésie ! Tu dis d'ailleurs « la femme », comme on dit l'eau ou le feu et non « les femmes ». N'est-ce pas une façon de les mythifier ?

 Tu trouves une formulation très claire pour dire ma hantise, et très juste puisque tu es poète. En 83, j'écrivais dans « Discrétion poétique », mon journal de bord : « La femme est la matière de l'amour ». J'ajoutais quelques temps après, en réponse à une question de Pauline Sulak à Sud Radio : « Quand cette matière a un prénom, c'est l'amour ». Bachelard a donc oublié un élément (« le bon maître me le pardonne»).

La femme, c'est la terre et l'eau ensemble : la terre pour l'élasticité, l'eau pour la sensualité tenace. Je vis cela très profondément en tant qu'homme et en tant que poète. Là, c'est la vie qui me prête le mot. J'ai toujours eu horreur qu'on dise « les femmes ». Le pluriel est une consommation, le singulier un poème.

Mais j'entends des protestations : ce singulier deviendrait à son tour infamant, niveleur. Pire, je tomberais dans la mythification. J'ai répondu plus haut au premier reproche. Le second est plus sérieux. Voilà ma réponse, pas définitive, bien sûr : la psychana­lyse m'a appris le réalisme, la place des êtres et des choses et partant les limites à planter dans le champ de mes rêves, mais Bachelard m'a évité l'excès inverse : ne plus m'intéresser au champ. Je crois aujourd'hui qu'aimer, c'est toujours mythifier un peu. Un corps que l'on ne rêve pas n'est qu'un corps. Le corps que l'on embellit par le rêve, comme la réalité chantée dans le poème, c'est le corps de l'aimée (la réalité aimée), qui est plus qu'un appel, un sex appeal, un désir, celle que l'on aime dire.

 

Si, ainsi que tu l'affirmes, « même les mots usés sont irremplaça­bles » comment considères-tu le travail d'écriture du poète, que tu qualifies ailleurs de « libre-senteur » ?

 Il n'y a pas de contradiction à affirmer d'une part que « le poète est un libre senteur » et d'autre part que même les mots usés sont irremplaçables. A une place différente, car le poète n'est pas celui qui se promène au jardin des choses, ou alors on ne fait plus la différence entre un être sensible et un poète. C'est celui qui se laisse envahir par les mots quand le réel crée la surprise, le choc de force, de beauté ou même d'insuffisance. Pour le poète, le réel seul est insuffisant ; mais le réel l'aspire plus qu'il ne l'inspire, le réel crée un appel d'air et c'est alors qu'il devient « libre senteur », car il est le seul à permettre au langage d'être libre en lui. Les au­tres étouffent leurs sensations vives sous les mots préfabriqués, les expressions toutes faites. Le poète, non, car il est sollicité vivement des deux côtés à la fois, du réel et du langage. La justesse, c'est de répondre à une sensation vive par un langage vif. C'est là qu'intervient le travail car le poète est un ajusteur. La difficulté vient de ce que le langage ne suit pas toujours pas à pas (par inertie) ou il traîne la savate, muet, stupéfait devant l'effort qu'il a à faire pour être souple, s'adapter à la situation (au lieu de se montrer raide, prêt à toutes les compromissions, les moindres trahisons), ou il précède gaiement ; mais là encore attention, il faut vérifier qu'il collera ou qu'il amènera plus loin dans la dé­couverte, car il peut très bien aller gaiement seulement parce qu'il connaît déjà, qu'il reconnaît le langage habituel des autres, leur manière toute faite de dire et de voir.

Ainsi le langage vivant, sensible est non seulement la meilleure façon de conserver les sensations vives, mais la manière la plus sûre de les créer.

Le langage est donc capital. Chaque phrase, chaque vers doit être l'objet d'une grande attention afin de traquer impitoyablement les parties mortes (le poète est un jardinier qui émonde). Il faut passer le langage au feu du réel (difficile), au feu de sa propre écriture, de son propre élan (faisable). Ainsi le langage sera recréé mot à mot, verbe à verbe. Et c'est seulement dans ce con­texte que les « mots usés » seront irremplaçables, parce qu'ils seront devenus tout à fait nécessaires.

Travailler, corriger un poème n'est pas refroidir l'inspiration ou la gauchir, c'est par son échauffement (mot que nous empruntons à la gymnastique) rendre les soudures solides et invisibles. Le poète est un bon forgeron.

 

Précisant la démarche de ta revue « Multiples », tu as écrit qu'elle cherchait à « découvrir les rapports qui peuvent unir vie et poésie ». Qu'en est-il selon toi de ces rapports ?

 Il ne s'agit pas de revenir au temps de Hugo qui déclarait dans sa préface de Cromwell que l'art c'était finalement la vie. Il ne s'agit pas d'entretenir cette confusion (l'art en fait, c'est la vie mise en forme) mais il ne s'agit pas non plus d'avoir, au 20ème siècle, la naiveté inverse d'imaginer la vie muette : on sait, par Freud et par Lacan, que l'homme est traversé par le langage, qu'il est même sa seconde nature sur le plan individuel et social. Qui touche au langage touche à la vie de l'homme. Il n'est pas insensé de penser que le poète est finalement plus profondément révolutionnaire que l'homme politique (ce qui ne veut pas dire que le poète doit s'engager ou à l'inverse que l'homme politique est inu­tile, car l'homme politique se contente très souvent d'entrer en trafic avec le langage, de le vider de toute vie, à l'inverse du poète). C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles on n'écoute pas le poète : ou il est gênant pour l'homme politique, ou il incommode les paresseux de la langue, les zozoteurs que nous sommes tous dans la conversation courante.

Regardons justement la vie de tous les jours. Que fait le poète ? Toujours ce double mouvement : du réel vers la poésie, de la poésie vers le réel. Le poète donne la parole à la vie, toujours servante, toujours bâillonnée, toujours mal considérée par le Tapage Officiel et les Dindons de service ou tout simplement mal écoutée, par inattention, dans la vie quotidienne. Mais le poète écoute aussi la vie parler en lui, c'est-à-dire encore le langage le plus intérieur, le plus difficilement audible et devient alors le parleur clair de ces murmures (en tout cas plus clair que ces murmures eux-mêmes).

Disons, à ce stade, que je vois le poète comme un moraliste, le meilleur des moralistes (pas un père fouettard) : le moraliste de l'inouï, de l'inédit, du merveilleux.

 

Autrefois homme des villes, tu es devenu depuis ton installation dans le village de Longages un homme des champs et ta poésie, d'inspiration volontiers citadine au début, s'est faite plus rustique. Tout ceci implique-t-il un simple changement de registre ou une métamorphose réelle ?

 C'est une métamorphose, mais qui s'est préparée depuis mon enfance. J'ai vécu mon enfance et mon adolescence à Damazan (moyenne Garonne, à quatre kilomètres des Landes). Quand je devins poète (un soir dans ma chambrette d'étudiant, car on devient poète d'un seul coup comme on devient criminel ou amoureux), j'ai immédia­tement tourné le dos à la campagne. J'étais en ville et je voulais être « résolument moderne », sentant bien que les mots les plus neufs, il fallait aller les chercher en ville, les voler, les subvertir, les rendre « naturels », aussi évidents pour moi qu'un beau paysage du Lot et Garonne. Ce goût de la subversion m'a conduit tout droit à « Villeneuve », mon cinquième recueil, où je me mis à par­ler de la nature comme d'une belle ville : « beaux magasins d'automne ». Mais je vivais toujours en appartement.

En 1980, je vins habiter Longages. Ce fut une explosion. Toute mon enfance resurgit, ce besoin de campagne. Soixante poèmes naquirent. Ce fut « Longages quelques saisons » (à quoi il faut ajouter les vingt textes de le « Menu temps » à Encres Vives). La ville est toujours là, mais comme un horizon : en 30 ans d'écriture, j'ai gagné la capacité d'être moderne et plus près encore de ma sensualité.

 

Tu notes dans tes carnets : « notre civilisation s'est construite contre l'enfance». Mais l'enfance me semble tenir assez peu de place dans ta poésie. T'inspire-t-elle ?

 L'enfance en effet tient peu de place dans les oeuvres que j'ai publiées jusqu'ici ; beaucoup plus dans ces sortes de con­tes que j'ai écrits et que je vais publier (à condition qu'éditeur leur prête vie) sous le titre de « Les petites mythologies » ou les « petits romans », je ne sais pas encore. Ce sera mon œuvre la plus épaisse : deux cent pages manuscrites.

Mais à la réflexion, si j'ai si peu écrit sur l'enfance, c'est que j'ai tourné le dos au passé, source de mes maux, pour être le chantre du futur. Ce que je ne savais pas, c'est que le désir s'exerce plus pleinement dans le présent. C'est ce que j'ai découvert avec « Longages quelques saisons ».

Le poète est donc toujours pour moi un être de désir, mais comme je me sens bien maintenant dans mon présent, je puis dire, après m'être débarrassé des lourdeurs d'enfance dans « les petits romans » que je ne suis ni n'ai jamais été le poète du souvenir ou le poète de l'exil. Ces deux mots me hérissent le poil.

Quand j'ai écrit (dans « Discrétion poétique », mon journal de bord de poète) que « notre civilisation s'est construite contre l'enfance », j'ai signifié par là qu'elle s'édifiait contre la période de vie où l'émerveillement était possible, c'est-à-dire finalement contre la poésie.

 

Tu animes la revue « Multiples ». En quoi cette expérience a-t‑elle modifié ta vie, ton écriture, voire ta con­ception de la poésie ?

 Publier une revue n'est pas une mince affaire. Tu sais combien c'est prenant. Ce fut par exemple pour Da Silva un des moyens de vivre en poésie. Pour moi aussi. Mes meilleurs contacts humains, je les ai grâce à la poésie militante.

Mais publier Multiples n'a, par contre, rien changé à mon écriture, et c'est tant mieux.

Un seul point noir dans l'histoire : on oublie parfois que je suis poète pour ne considérer que le responsable de Multiples, celui donc qui a publié ou publiera d'autres poètes.

Quant à ma conception de la poésie, elle change au fil de mes lectures. De lire les autres, cela m'a donné une place de poète à mes propres yeux (je me situe mieux parmi les autres) et à leurs yeux, et des fonctions annexes que je ne prévoyais pas au départ : conseiller tout un petit monde de poètes en pleine évolution et souvent en pleine détresse de n'être ni lus ni publiés.

Si je suis de plus en plus sévère en matière de poésie, je suis aussi de plus en plus ouvert, attentif aux poètes qui naissent.


Et en 2009....


L'entretien ci-dessus date de 1985. Aurais-tu aujourd'hui, en 2009, envie de le corriger ou d'y ajouter quelque chose ?

Je viens de le relire, un quart de siècle plus tard, je contresigne des déclarations telles que : « La femme est la matière de l'amour », « Le poète est un libre senteur », « La justesse, c'est de répondre à une sensation vive par un langage vif ».

Ce langage vif, je le cherchais alors dans le poids des mots pour donner du sens à ma vie. Quinze ans plus tard, j'écris, semble-t-il à l'inverse, dans « Humaine Humain »  (Rougerie éditeur): « O mon amour la légèreté / l'air me porte sur le chemin » (p 44). Que s'est-il passé ? Voici : Lyrique de tempérament, j'ai peu à peu voulu épurer mon écriture, ne donner que son filigrane, suivant en cela la parole d'un peintre, Jean-Louis Bentajou, disant : « Chez certains, le sens est tellement présent qu'il nous débarrasse de la forme. »  Peu à peu donc, j'ai abandonné le discours qui décrit ou raconte. Je n'ai gardé que le rythme d'une musique où le sens finit toujours par se loger (mais pas question non plus de renoncer au sens, comble de l'extrémisme).

Les tétra, héxa et octosyllabes chantent et dansent à mon souhait. Je ne retiens que les images fortes et pour cela pratique l'ellipse, monnaie courante au cinéma. Finalement, je veux introduire le lecteur dans un monde sensible où tout se tient par les mots, comme dans l'inconscient (1).

 

En 1985, tu évoquais le projet de « petits romans ». Qu'en est-il ?

Ce que j'ai appelé mes petits romans en 1985 sont des contes : deux ont été publiés, l'un à Fondamente, (« Adam et Eve »), l'autre à N&B (« Monsieur de Non Juan »).

 

Parmi tous tes recueils, quel est ton préféré ?

C'est peut-être « Humaine, Humain », déjà nommé. Je dis peut-être car j'ai aussi beaucoup d'attachement pour « Longages quelques saisons » (parue en 1984 à Tribu, chez Pey) et pour « D'Imaginie » qui contient le long poème « Ode à mes contemporain »,que l'on peut trouver à Radio Occitanie, chez Christian Saint-Paul (http://lespoètes.fr) C'est dans ces trois recueils que l'on me trouvera. Je ne parle pas de « Chant profond » (chez Rougerie, 2005). Je manque de recul. Je tiens à signaler un petit manuscrit, pour lequel je n'ai pas encore cherché d'éditeur, « Le Fin Mot » .  J'y entrelace des réflexions sur la poésie à des-traits poétiques de manière à créer des fondus enchaînés sensibles, donc musicaux.


Quels sont tes projets ?

Mes projets ? Continuer ce que j'ai entrepris depuis longtemps : ma revue Multiples, fondée en 1970 (avec René Cazajous),la collection Fondamente, créée en 1991 à la demande de quelques amis poètes, enfin, mes lectures à la librairie Ombres Blanches, lancées  en 1987 sous le titre de « Saison poésie » , la cinquième saison, la plus belle, la plus intime, celle qui ragaillardît du dedans.

 

1) Sensible ne signifie pas nécessairement concret : dans « Chant profond »,on trouve des vers comme : « On entre / dans la faille du gris  / L'arbre des choses  / tremble » (p 35)  où je donne à voir la verticalité et le sol.


Pour lire trois poèmes inédits de HH, cliquer ici



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Published by Baglin Michel - dans PORTRAITS
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