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7 avril 2009 2 07 /04 /avril /2009 19:26

Pierre Gabriel,
entre lumière et cendre

 

Pierre Gabriel est décédé en 1994, l'année même où lui fut décerné le Grand Prix de poésie du Mont-Saint-Michel couronnant l'ensemble de son œuvre. Une œuvre maintes fois distinguées (par les prix Voronca, Artaud, Apollinaire) et qui s'est augmentée de plusieurs recueils posthumes, tels « La Vie en gage » et « Où ta demeure voyageur ? » aux éditions de L'arrière-pays (1), « Le cheval de craie » au Dé bleu (2), « L'Amour même » chez Voix d'encre (3) ou « Seule mémoire » (réédition augmentée de textes critiques) aux éditions Le Vert sacré (4).

L'intérêt que n'a cessé de susciter l'œuvre de Pierre Gabriel explique que ce dernier éditeur ait accompagné ce recueil d'une suite d'études réunies sous le titre de Le Pays Gabriel et apportant leurs lumières sur cinquante ans d'écriture. Outre la préface de Gaston Puel, des pages de Christian Hubin, Luc Bérimont, Robert Sabatier, Jean-Vincent Verdonnet, Joseph-Paul Schneider, Max Alhau, Eric Dazzan, etc. contribuent ainsi à la compréhension d'une poésie qui ne cesse d'osciller entre l'angoisse et l'espoir.


Pierre Gabriel était un homme réservé, d'une timidité qu'il avouait parfois comme pour s'excuser de n'être pas plus disert sur sa propre création. Mais son oeuvre parlait pour lui. Elle débute en 1948 avec « Saisons de notre amour », inaugurant une suite de nombreux recueils jalonnant sa quête. Citons: « La Vie sauve », « La Main de bronze », « Le Nom de la nuit », « Lumière natale », « La Seconde Porte », (la plupart chez Rougerie) ou ce beau recueil destiné aux jeunes : « Chaque Aube tient parole ».

Pierre Gabriel était également prosateur. Il avait publié en 1976 « L'Ormeau », un roman où il racontait son enfance et sa complicité avec un arbre, son enracinement dans cette terre d'Armagnac dont il fit peu à peu son pays, lui qui était né à Bordeaux. Il y dirigea même une distillerie, c'est dire s'il savait goûter tout le suc de cette terre et de ses fruits... Peu après paraissait un autre roman, « Une Vie pour rien », d'une écriture beaucoup plus concise et sèche, le sujet (la guerre d'Algérie) imposant un sentiment de déréliction à son héros. Enfin, il écrivit des nouvelles, dont le fantastique sert souvent de révélateur à la solitude des personnages, réunies sous le titre du « Serpent bleu » (prix Prométhée en 1988).
 
Un vieux monde rongé de nuit

 Mais c'est essentiellement par la poésie que s'est imposée la voix d'un homme répondant à l'angoisse par la générosité d'une parole cherchant sa vérité et son levain sur « la route qui prend source au plus noir de la nuit ».

J'ai parlé de quête. Christian Hubin, dans le livre qu'il a consacré à Pierre Gabriel (5), la définit comme « poésie d'attente et d'interrogation ». Plus précisément, il écrit : « Cette poésie-là sait que sa grandeur est de composer avec le silence. Son art, grave et dépouillé, s'enracine à la fois dans la pesanteur amoureuse du concret et dans la spiritualité qu'il y pressent. »

Pesanteur amoureuse du concret, car Pierre Gabriel aimait « cette terre à peupler de présence », il célébrait « intacte et nue, la vie, sa flamme brève » et sa poésie est imprégnée de compassion pour ses semblables, hommes incapables d'imaginer, - ou d'accepter - la mort,  leur finitude, « cette plaie qui ne guérira pas ».

Sa poésie est aussi, est surtout, pétrie d'inquiétude. Elle interroge « tout l'invisible emprisonné dans le réel » et, dans « un vieux monde rongé de nuit », cherche une lumière. Pressentie, parfois approchée, mais qu'il ne peut ou ne croit pas nécessaire de nommer. Peu importe d'ailleurs : en s'avançant dans l'obscurité, il témoigne de tout le pathétique de nos élans confrontés au « mutisme des dieux ».

 

Les recueils posthumes

L'inquiétude se retrouve dans les recueils posthumes. Tel « La Cinquième Vérité » qui  reprend quelques poèmes de « La Vie sauve » et la plupart des textes de « La Main de bronze », mais comporte aussi de nombreux inédits, écrits probablement dans la période où l'auteur luttait contre la maladie. Ceux-ci ne sont pourtant pas désespérés, mais traduisent le tourment, l'interrogation métaphysique perpétuelle d'un homme qui avait choisi la poésie comme « chemin menant vers l'intérieur » (il faisait volontiers référence à Novalis) et, sans doute, vers une lumière transcendant les désordres du jour. La cinquième vérité pouvant s'entendre comme ce qui reste quand on a dit à quelqu'un ses « quatre vérités »: la part qui échappe aux analyses et aux injonctions. Celle qu'on ne réduit pas. Aussi simple peut-être que « le dérisoire bruit du sang ». Aussi irréductible sans doute que l'espoir, quand « chacun de nos rêves s'accroche à son éternité ».

Avec « La Vie en gage » et contre « l'éphémère destin, le hasard aux yeux clos, le terrifiant hasard », la poésie de Gabriel continue d'interroger « d'invisibles empreintes à la surface d'une vie », la présence sourde de l'énigme, une autre réalité peut-être, lovée dans le silence, à travers une intuition platonicienne : « Chaque image, ici, n'est que l'ombre trompeuse d'une autre, et son secret profil demeure à jamais invisible ».

Dans Où ta demeure, voyageur?, et derrière la parabole de celui qui fait avancer le temps en marchant vers l'inconnu sur des sentiers de nuit, dans une « errance aveugle », on retrouve l'interrogation métaphysique. « Tu vas, porté par le souffle des mots, / toujours plus avant vers l'énigme / du silence qui les suscite.» Silence qui est fait de mystère et reste cependant à conquérir, peut-être à force de dépouillement : « Laisse grandir en toi / au terme de l'ultime étape / ce silence qu'il fait soudain / sur la terre de tous les jours / (...) Seul ce silence est vrai, / il parle par ton sang, / te mêle à sa lumière, / respire avec le temps

Pierre Gabriel évoque souvent une lumière cachée, une « lueur » qui figure l'espoir et qui pourrait être interprétée dans un sens religieux, bien que sans référence explicite (« Ne grave pas le nom », recommande-t-il, comme si le verbe éloignait, figeait, tuait ce qu'il désigne). Mais cette lumière n'est peut-être que celle d'une paix espérée, d'un accord avec soi-même à conquérir : « Demeure en deçà des paroles / fouille en toi plus profond, / jusqu'à cette lueur qui tremble ». Car le voyageur ne sait rien de son chemin, ni de lui-même, il « ne peut (se) rejoindre » : « Tant de reflets sous tes paupières / te rendent aveugle à toi-même ». Dans un monde où tout est promis et refusé, sa soif est probablement celle d'une identité retrouvée au-delà du nom et des masques, d'une vie unifiée en un seul souffle, de l'enfance à la mort.

« Cette soif - toujours la même - / qui te ronge, t'étreint, te taraude / comme une plaie jamais fermée / sauras-tu l'apaiser sans la perdre ? » se demande Gabriel, en quête de ce qui « unit la lumière à la cendre » et qui est la vie même « brûlant au cœur de son propre mystère ». Paradoxe de la poésie : ce qu'il cherche et qu'il ne nomme pas est au-delà du langage, mais c'est pourtant au poème (« un jour, tu es entré dans la clarté des mots ») qu'il demande de l'approcher.


Matin premier
Écrits à la fin de sa vie (ils sont datés du CHU de Rangueil où le cancer l'emporta en juillet 1994), les poèmes de « Matin premier » n'en veulent pas moins être chant du monde et de l'amour. Sans doute, et comme toujours chez Pierre Gabriel, est-on une fois encore confronté à «cette mort en nous déjà vivante / qui par nos propres yeux / soudain nous dévisage ». Mais elle incite à réveiller « cette vie en nous plus que jamais vivante / qui ne cesse de sourdre au creux de notre nuit / comme le sang secret qui bat sous notre sang », cette vie « que chaque instant / de mort attise davantage ». Ainsi les contraires se rejoignent-ils, participant les uns des autres et d'une sève renouvelée.

Poète du mystère de la force vitale et de la lumière inextinguible, il est aussi celui de la confiance renaissant sans cesse de ses cendres, « car nous avons pesé le ciel, et l'herbe, et la parole. / Le jour nous réunit, la terre est notre sauvegarde ». Grâce est donc rendue à celle par qui toute chose « devient souffle, et couleur, et prodige », femme qui offre le monde et réconcilie: « Te voici dans ma main, fruit de chair que j'arrache à l'arbre de sagesse.» Même la parole est alors reconquise : « Nous tenterons de dire / à la place du temps ce que le temps / cachait, l'humble bonheur d'aimer / jour après jour ce qui nous quitte, / de préserver sous les traces du vent / chaque parole et son écho perdu, / de devenir - qui sait ? - notre propre réponse ». Et même la lumière, « par-delà cette nuit qui n'était nuit qu'en nous »: ainsi s'achève le dernier poème du recueil de Pierre Gabriel : « Nous guettons de confiance, / là-bas, déchirant l'océan, / Notre premier soleil. / Le vrai soleil qui va nous engloutir


 Seule mémoire

Seule mémoire, qui obtint le prix Artaud en 1967, est peut-être un des recueils de Pierre Gabriel où ses thèmes apparaissent le mieux dans leur imbrication. La nuit, bien sûr, dès l'ouverture renvoie à la condition humaine qui constitue la matière même d'une œuvre qui se confronte continuellement à l'obscurité du mystère et à l'angoisse d'être : «Je n'en ai pas fini de nommer ce qui meurt / à chaque battement d'un cœur qui me fait mal.»

A cette gravité, répond celle de l'amour : «Je recevais de toi le don d'être moi-même ». Accord trouvé, retrouvé, avec la femme et le monde : « La nuit ne peut plus rien si ma main se referme / sur la paix d'une pierre où s'attarde la mer. » Ainsi le temps s'abolit et, dans la « nuit natale », la lumière ouvre alors un chant qui est aussi d'espérance.

La mémoire, cette « eau vivante qui dort », est en quelque sorte reconquise et prend la place de « l'âme errante » livrée à la seule contingence. Car la mémoire rend les richesses d'une vie, la sauve, mais surtout permet à l'homme de pressentir « sa multiple unité ». Alors sans doute, à travers une durée presque apprivoisée, l'immersion dans le temps des origines et une enfance célébrée, peut-il approcher une forme de l'identité toujours fuyante et pathétiquement recherchée : « cette voix qui vous manque / et parle à votre place ». La mort elle-même perd un peu de son tragique : « Je glisserais vers cette nuit natale / où l'âme habiterait la fraternelle voix / qui chantait à ma place en mémoire de moi. » Tant il est vrai que « nulle voix près de se taire ne renonce à sa lumière ».


 

En octobre 1988, Pierre Gabriel et moi nous retrouvions, réunis par l'Atelier Imaginaire qui venait de nous attribuer les prix Prométhée (lui) et Max-Pol Fouchet (moi).






Sa vie en gage
Pour qui le connaissait un peu, il n'était pas difficile de retrouver Pierre Gabriel dans ses livres. Le poète donne sa vie en gage d'authenticité. Son oeuvre est forte, durable, parce qu'il n'a jamais triché. Rebelle en ce qu'elle « tient tête au silence, à l'oubli », au temps, elle est aussi célébration de la vie, de la rondeur des jours, quand « chaque aube tient parole ». Qu'on pense à beaucoup de ses titres, depuis « Saisons de notre amour » jusqu'à cette « Route des Andes » éclairée par l'ouverture aux autres en passant par « Chant de noces », « L'Amour de toi », ou « La vie sauve », et l'on mesure combien cette poésie grave n'est certainement pas désenchantée.

Pierre Gabriel qui est allé souvent au plus secret de son lecteur, là où se tient « intacte et nue, la vie, sa flamme brève », a dit et répété cette chose simple et vraie : l'homme reste un enfant qui a peur de la nuit et besoin d'amour pour grandir, pour être, pour donner. Donner, comme il a su le faire dans sa vie, par son amitié et son action - je pense ici notamment aux cahiers de poésie, Haut Pays, qu'il imprimait lui-même sur sa presse à bras pour donner à lire les auteurs qu'il aimait - et par son oeuvre. Ses poèmes sont, au fond, semblables à ces graines dont il écrivait que « la plus infime (...) pèse plus lourd que des millions d'étoiles » parce qu'elle est grosse d'espoir. Un espoir qui résiste dans toute son oeuvre et l'illumine et qu'il me semble entendre encore dans ces vers où il fait, en somme, la part du feu : « A tout instant se dire que le temps ne dissout de soi que la cendre ».

Michel Baglin

(1) L'Arrière-Pays. 1, rue de Benuwihr. 32360 Jégun.

(2) Le Dé bleu. 8310 Chaillé sous les Ormeaux

(3) Voix d'encre. BP 83. 26202 Montélimar cedex.

(4) Le Vert sacré. Les Bordes. 86340 Nouaillé. .

 


Marguerite Fouchet, Hélène Cadou, Eric Hollande, Dominique Lemaire, Martine Caplanne, Jackie et Michel Baglin, Pierre Gabriel, Guy Rouquet. Lourdes, octobre 1988
Photo Jean-Pol Stercq


 

 

 

 

 

 

 

 

Pour lire une nouvelle de Pierre Gabriel, "Le Cheval" cliquer ici

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Published by Baglin Michel - dans PORTRAITS
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