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29 mars 2009 7 29 /03 /mars /2009 17:00

 

Quand Bruno Ruiz
décline ses fidélités


Bruno Ruiz était début mars sur la scène du théâtre Sorano, à Toulouse, pour trois soirées, avant d'entamer une tournée en Suisse et dans les Alpes. Son récital s'intitule
« Bruno Ruiz Maintenant », comme le CD qu'il vient de sortir.
Né en 1953 à Arcachon, il a élu pour résidence Toulouse depuis 1977. En presque quarante ans de chansons et de poésie, mais aussi de théâtre et d'écriture de nouvelles, il a construit une oeuvre marquée par les tragédies du monde, la mémoire de l'exil, mais aussi la fraternité, l'amour et l'amitié.
Petite bal(l)ade dans un paysage « complètement Ruiz ».

   

« Voici le temps des bilans de l'usure

Aux feux croisés de nos forges intimes

Je veux l'amour absolu jusqu'au bout

Face à la verte et dernière beauté

Maintenant »

 

Maintenant comme hier. La même force, le même lyrisme, la même douleur et la même beauté. Il est vrai qu'il n'a pas perdu en gravité, Bruno.

Ni en fidélité : un maître mot chez lui. Fidélité à la poésie (« Si je me tais moi-même je trahis »), à la compagne (« Le temps dérive / Mais tu restes présente / Aux clameurs des années »), à l'Espagne, cicatrice jamais refermée (une chanson évoque le village en ruine de Belchite et ce « vieux soldat qui tant se traîne »), fidélité à « l'épaisseur des morts », mais encore fidélité à la terre :

« Je n'en finirai pas de vous dire merci 
D'avoir su me convaincre que le monde est ici
. »


Oui, Bruno réaffirme CD après CD, que le monde à vivre est ici, « le ciel sur terre ». Et même si notre condition est aussi dérisoire que précaire, nous savons lui donner sens :


« Le temps dérive

Et nous sommes vivants

Sur notre astre oublié

Dans nos cris partagés

Nous abattons la nuit

De lumières choisies »

 

Bruno ne croit pas à la fatalité, c'est un battant qui proclame :

 

« C'est à nous de chanter

De nommer la beauté

Nous n'avons qu'une vie

Et si peu est écrit ».

 

L'adolescent d'hier - « J'étais si loin du monde / Qu'il me le rendait bien » - a fait place au chanteur présent au monde, à ses engagements, à ses rêves, comme à ses doutes :

 

« Aujourd'hui j'ai besoin

d'écrire ou de chanter

Mes lieux et leurs visages

Mes doutes leurs prisons. »

 

S'il trouve des accents déchirants pour évoquer la solitude d'une femme vieillissante et son suicide (« Une femme est tombée »), l'exil des migrants, la famine et les tortures (« Je t'aime contre la mort »),  Bruno Ruiz sait aussi trouver « des mots loin des polices » pour nous apprendre à jouir du sang qui coule dans nos veines :

 

« Jamais nous ne serons assez nombreux

Pour nommer les merveilles de ce monde ».

 

C'est une sagesse qui se dessine ainsi pour « se souvenir sans esprit de revanche » ou pour « ici vieillir entre naître et mourir » dans une forme de sérénité conquise. Au point qu'il peut admettre « qu'il faut savoir partir sans nous être tout dit ».

 

Voilà ce qu'il en est « maintenant » de Bruno, d'un poète et d'un homme en pleine maturité, en pleine possession de son talent :

 

« Ce peu de temps qui reste

A ce corps qui s'enlise

Je le veux souverain

Sous la lune complice

Je le veux dans ta main

Plus léger qu'une abeille

Comme un coussin d'été

La flèche d'un hiver

Je le veux sans compter

Les ruines de nos routes

Et savourer à deux

L'instant qui s'éternise. »

 

Au sujet du chanteur qu'il apprécie depuis toujours, Bruno Ruiz a écrit : « On n'écoute pas Jean Vasca. On fréquente une langue, la sienne, faite de nos mots. » La formule, bien sûr, pourrait s'appliquer à sa propre poésie, où l'on retrouve les fraternités, les utopies malmenées et les colères qu'il chante depuis longtemps, et qu'il nous tend un peu comme un miroir où reconnaître ses propres paysages. Un miroir mais aussi une vitre qui s'ouvre sur le monde où ses poèmes, même les plus sombres, sans cesse nous convient.

 
Le chant et la scène

 

La beauté de ses textes ne doit pas faire oublier cependant que Bruno est aussi un interprète et un homme de scène. Ce que rappelle François André (avec lequel il a publié un long entretien,"Le miroir et la vitre") qui note, fort justement : « Bruno Ruiz s'écrit en livres et en disques et cela prête à de fer­tiles duos. Mais c'est sur scène qu'il se rassemble, qu'il unifie à l'écriture la voix et le chant. C'est là qu'il faut le retrouver dans une autre lecture tout aussi intime. Enserrée dans les arpèges d'Alain Bréheret, le son de Jean-Jacques Vaudou, les lumières d'André Tailhades, sa poésie va à la rencontre du spectateur comme dans une confidence. »


Pour évoquer le chanteur sur scène, j'ai retrouvé deux textes que j'avais publiés dans « La Dépêche du Midi ». Le premier date du 30 avril 1979 et fait référence à un récital donné dans un cabaret du Gers, où Bruno se produisait avec Maurice Fanon, Lou Bécut. J'écrivais :
« En accueillant Bruno Ruiz et Maurice Fanon, lou Becut recevait ce dernier week-end, une fois encore, la chanson de qualité. Bruno Ruiz, auteur compositeur interprète, a écrit plus de deux cents chansons et considère pourtant son travail avec modestie : il cherche la correspondance parfaite, la plus significative, entre texte et mélodie. L'image juste, celle qui, jamais conventionnelle, sait bousculer les sensibilités reçues et trouver un écho parmi l'auditoire. Pari difficile de la poésie. Mais à travers son « discours qui s'impatiente », Bruno Ruiz a de la colère et de l'émoi à revendre ou plutôt à donner. S'il ne s'ampute d'aucune part de lui-même, s'adressant à tous (aux « gens que je déçois de mes pantoufles maladroites », comme aux autres) pour avouer sa « peur de mourir avant la saveur des vieux jours » et renouer avec son « rêve écolier », il ne néglige rien et surtout pas l'humour qui est parfois, aussi, une manière de pudeur. »


Le second a paru en décembre 1994 et évoque un récital donné à la Cave poésie, lieu mythique de Toulouse. Je l'avais intitulé « Bruno Ruiz, comme un bateau... » Le voici :

« Des « bouillons d'images » dans le chant, en chemise et pantalons noirs sous les lumières chaudes de la Cave poésie, juste ce qu'il faut de malice dans l'œil pour la complicité - et peut-être aussi dire qu'on est bien là, au milieu des gens, qu'on ne s'est pas retiré derrière son lyrisme et ses arrière-pays - Bruno Ruiz impose d'emblée ses mots de poète (pardon : de « représentant de la poésie »), sa voix qui joue avec le piano d'Alain Bréhéret pour parfaire l'émotion dans le geste exact.

D'emblée l'écoute, l'intelligence séduite, les cœurs bousculés embarquent à son bord un public acquis au voyage. D'emblée le partage. Les alcools forts de l'amour, de l'exil, de la mort. D'une langue qui se risque, met à nu, dévoile et touche juste au défaut de la cuirasse du quotidien.
D'emblée, on y est, précisément là, au chevet de sa propre vie (pour « en toucher le fond »), de sa quarantaine en déséquilibre (ou de sa cinquantaine, sa soixantaine, qu'importe, c'est toujours le même vertige), au chevet  des espoirs, des révoltes, des souvenirs et des légendes d'une génération qui (de son propre aveu ou non) se reconnaît dans son étonnement de vieillir sans voir vieillir ses utopies. C'est bon. Sacré Bruno !

    Ce Toulousain trop rare à Toulouse, écrivain, comédien, auteur, compositeur, interprète, s'est toujours baladé en baladin aux lisières du théâtre et du music hall, mettant en espace des poèmes, en poésie des « textes de scène », en musique et en gestes le secret désarroi de « ce qui pense » et de « ceux qui doutent ».

    Cette fois pourtant, l'acteur de sa propre langue habitué à se chercher dans les chemins buissonniers fait un retour à la chanson. Tout bonnement, mais avec force, authenticité, persuasion. Et vingt titres nouveaux. « Pour la mémoire des vaincus / pour le silence des émus », parce qu'on ne réfute ni une mémoire de fils d'exilé, ni une réalité d'homme un peu décalé, en marge des sensibilités préfabriquées. Pour se pencher sur la femme, celle qu'il nomme de tous les noms de traverse et de dérive. Sur la nuit et nos obscurs vertiges. Sur des âges à la sérénité enviable.  « Et puis laisser la mort aux morts », pour vivre et le crier, et vieillir comme un bateau, la rouille pas très bien acceptée, assumée pourtant.
C'est ajusté, comme la tenue en scène, aux trois quarts de poil des émotions intimes. Et le public en redemande, persuadé de tenir là, sous ses applaudissements, un vrai poète-chanteur (ou l'inverse, évidemment) qui vous dit, mélodies en prime, que la solitude n'existe peut-être pas quand on se ressemble tellement...»

 

 

Son précédent CD, « Si »

 

Voici ce que j'écrivais à propos de son précédent récital (et CD) « Si », en 2006.

« Plus que jamais Bruno Ruiz chante « entre colère et utopie ». Attentif plus que jamais à nos vies bancales. Il revient de loin, « brisé de petites guerres » et d'illusions malmenées. Mais il n'oublie pas d'où il vient, le fils de l'Espagnol, de l'étranger, mûri dans le huis clos de l'impasse des « rouges du fond ».

De l'hommage au père au déchirant « Vers la fin » (sur la vieillesse et la déchéance), de l'amour qui dure (« Je te chanterai jusqu'au silence ») à l'éternité des morts que nous portons en nous, il décline ses fidélités en 16 chansons, d'une voix chaude sur les beaux accords au piano d'Alain Bréhéret.  « Nous n'avons pas trahi nous sommes un peu plus vieux », revendique-t-il.
« Vieillir nous exagère » et au bout du compte nous fait revisiter nos traces. Celles de Bruno sont de fraternité en dépit des « mises au point » : « J'ai rangé vos grands soirs au musée de l'histoire mais ma flamme est intacte », affirme-t-il ; et on le croit volontiers tant ses textes sont travaillés de ces forces qui savent, dans la lumière et la nostalgie, « réapprendre à se lever ».

Bruno sait entrer dans nos vies « par le secret des mots » pour susciter les connivences sensibles. Distiller son goût du bonheur et des célébrations comme dans cet hymne à la présence au monde qu'est sa chanson « Puzzle ». Sa poésie et ses mélodies continuent de tisser ce chant contre la mort qui croît dans le partage : « Et ma voix dans les mots cherche à vous dire merci. »

 On peut inverser les rôles et lui dire merci à notre tour car ce nouveau CD est un vrai cadeau.

Michel Baglin 

 

 
Sa discographie

 

« Si », 2005

Production Ithaque ; enregistré en mai et juin 2005. Avec les chansons : Merci ; Je reviens de loin ; Vers la fin ; De n'être celui qu'on préfère ; Les rouges du fond ; Nouvelle route ; Mise au point ; Des forces ; Sœurs d'amour ; Si tu es là demain ; À ; Je te chanterai jusqu'au silence ; Puzzle ; Nuit blanche ; Le sommeil du jongleur ; Si.


Chant impératif
 , 2003 : 

Production Ithaque ; enregistré en octobre et novembre 2003. Avec les chansons :  Tout est possible ; L'art d'être né ; Élève-toi l'élève ; Glisse entre neige et boue ; Homme hésitant ; Poussière de vivant ; Avance ; Voyage ; Laisse ; Dénoue-toi ; Rejoins l'univers ; Apprends ; Embrasse les anges ; Allume tout ; Trouve ton île ; Les mots absents ; Hisse l'homme ; Résiste ; Le corps s'en va ; Chant du muséun.


Nous
, 2001

Production  Ithaque; enregistré en mai et juin 2001. Avec les chansons :  Soyez beaux ; Nous ; J'ai des frères ; Le chant des oubliés ; Homme debout ; Être fidèle ; Être ou avoir été ; Marraine sereine ; Corbeau ; Les petits cœurs du papier peint ; Je n'ai pas toujours été celui que tu regardes ; Si je pars ; Thalweg


Après
, 1998

Production Ithaque ; enregistré en février et mars 1998. Avec les chansons : Hom-Louve ; Les Drakkars ; Altavoz


Les Larmes de Laurel,
1995

Production Ithaque ; enregistré en juillet 1995 à la Salle Nougaro (Toulouse). Avec les chansons : Le miroir et la vitre ; Chanson crépusculaire ; Descendre ; Nager ; Les tambours ; Les promeneuses ; La voyageuse du lit ; Ma ; Chanson étrange ; Cette vie qui nous reste ensemble ; On finira comme on commence ; Foules de nos mémoires ; J'voudrais vivre ; Touché le fond ; Sans histoire ; Homme sans avenir ; Les larmes de Laurel.


L'Homme vigile
, 1986

Co-production  Radio-France/ARTEM ; enregistré en juin et juillet 1986. Avec les chansons : L'Homme vigile, Marche de la cité, Je voudrais chanter tout doucement, Kilomètre 43, Plaza Real, Sérénade, Love Boulevard, Séries noires, La femme de ma maison, Conciergeries, Judith, Être passant.

 

Bruno Ruiz , 1980

Auto production distribué par Oxygène ; enregistré en juillet 1979 au Studio Deltour (Toulouse). Avec les chansons :  Marche de la cité, Chanson, Le CRS, Parking-Brouillard, Télégramme, Canevas, Complainte de la fille et du panier, Jacqueline, Accident, Petite annonce en forme de comptine, La soif, Soirée, Iragne, Je voudrais chanter tout doucement.

 


De nombreux recueils 

 
Mais à côté de ces sept disques et des centaines de concerts donnés ici et là, une vingtaine de livres jalonnent aussi le chemin poétique de Bruno Ruiz, pour l'essentiel des recueils de poèmes, à l'image de cette plaquette, «J'aime», d'abord publiée chez N&B et rééditée depuis (Ithaque), où il décline en quatrains ses prédilections. Du «J'aime Georges Perec / le parfum des tabacs blonds / la rentrée des classes en automne / j'aime savoir pourquoi » au « j'aime vivre / être / écrire / aimer », c'est tout un inventaire, ému, drôle, loufoque et tendre qu'il nous offre, où chacun peut se reconnaître dans ses petites et grandes passions.  
On notera aussi, chez Ithaque, le recueil "Chansons et textes de scène" qui réunit ses textes écrits de 1973 à 1993.

Sa dernière publication est un livre d'entretien passionnant avec François André, "Le Miroir et la vitre", où le chanteur - et l'homme - détaille ses façons de voir et de vivre le monde, le temps présent, l'amour et la révolte, l'amitié et la fraternité. Il y explique ses débuts, mais surtout son positionnement poétique alors que régnait la chanson yéyé d'un côté et la poésie de laboratoire de l'autre. Sans oublier d'évoquer les grands ainés, Léo Ferré, Brassens, Bertin, et les proches comme Vasca, Bénin... Réflexions sur la poésie, le langage, qui touchent aussi à la morale, celle, toute simple, des femmes et des hommes soucieux d'être justes. Le titre est aussi celui d'une chanson. "J'ai écrit cette chanson, Le Miroire et la vitre, explique Bruno, pour montrer que le poème, s'il voulait concerner les autres, devait s'adresser d'abord à celui qui l'écrivait. Sinon, aucune identification ne pouvait s'opérer."

Pour écrire directement à Bruno  : e.mail : brunoruiz@free.fr
Pour connaître le détail de la bibliographie de Bruno et p
our en savoir plus, notamment sur les tournées en cours, rendez-vous sur le site : http://sitebrunoruiz.com
Pour tout ce qui concerne la diffusion des récitals, et la distribution des livres de Bruno Ruiz : Marie-Annick Bault. Association Le Puits 33, rue Française 31400 TOULOUSE Tel : 05 61 20 00 95 / 06 84 30 51 44 Fax : 05 61 20 28 47 e.mail : lepuits@wanadoo.fr


Une métaphore du poème


On marge de son récital « Maintenant », Bruno Ruiz publie un long entretien avec François André, « Le Miroir et la vitre ». Il y interroge avec une grande honnèteté et beaucoup d'intelligence les rapports de la chanson et de la poésie et sa propre démarche. J'y relève ce passage, qui me semble très éclairant,


« Je suis bouleversé au point de pleurer à chaque fois que je vois la dernière scène du film de Mikhail Kalatozov, Quand passent les cigognes. On voit l'hé­roïne chercher son fiancé qui est mort à la guerre. Nous on le sait, mais elle ne le sait pas encore. Elle est là, heureuse avec son bouquet de fleurs blanches dans les bras sur le quai de la gare. Un soldat la reconnaît et lui annonce soudain la mort de celui qu'elle aime. Alors elle se met à pleurer au milieu de la foule en fête, puis, progressivement, dans un magnifique tra­velling arrière, on la voit retrouver le sourire en redistribuant une à une les fleurs de son bouquet aux joyeux inconnus qui l'entourent et qui ne se rendent pas compte de sa douleur.

J'ai mis longtemps à comprendre pourquoi cette scène me bouleversait autant. Je crois qu'elle est la métaphore parfaite de ce que je crois être le poème. L'expression d'une douleur impartageable qu'il nous faut pourtant absolument nommer, non seulement pour s'en libérer, mais aussi pour rejoindre les autres, pour la redistribuer au reste du monde.

La douleur n'est pas transmissible, mais son expression poétique nous donne l'illusion d'être moins seuls et d'appar­tenir à la communauté des hommes. L'art est à ce prix. Tout le reste n'est que divertissement. »

Bruno Ruiz. Le Miroir et la vitre

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Published by Baglin Michel - dans PORTRAITS
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