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27 mars 2009 5 27 /03 /mars /2009 14:21

Georges Drano ou la difficulté d'habiter le monde  

 

Georges Drano vient de faire paraître "les Feuilles du Figuier". Retour sur la vie et l'oeuvre de ce poète né en 1936 à Redon (35), qui a vécu en Bretagne jusqu'en 1993 et réside maintenant dans l'Hérault. Qui fut enseignant, organise et présente régulièrement des lectures publiques et participe à l'organisation de festivals de poésie (A la Santé des Poètes, les Voix de la Méditerranée). Et qui a obtenu le Prix de poésie Guy Lévis Mano en 1992.

Avec plus d'une vingtaine de recueils publiés (la majorité chez Rougerie), Georges Drano, en 40 ans, a construit une œuvre à l'expression serrée. Ce parcours, les éditions L'Idée bleue (ex Dé Bleu. 96 pages. 13.5 €) nous ont proposé de le redécouvrir à travers un choix de poèmes effectué par Serge Meitinger (également auteur de la postface). Cette anthologie, " Pour habiter" a puisé dans les principaux livres, depuis Le Pain des oiseaux jusqu'à Un mur de pierres sèches en passant par Grandeur nature, Visage premier, Présence d'un marais, La Maison conduit à la terre ou Salut talus. Elle met en évidence une cohérence qui s'est affirmée de livre en livre.


Loin de la ruralité convenue

L'univers de Drano est terrien, pour ne pas dire rustique, mais s'établit bien loin des clichés et de l'essentialisme de la ruralité convenue. Le lyrisme des premiers recueils a très vite cédé la voie à une écriture de quête où présence et distance se disputent les manières d'être.
A ce propos, Serge Meitinger parle de « deux extrêmes qui se trouvent tous deux récusés : d'une part un mode de vie paysan traditionnel, enclin à l'autarcie et à l'esprit de clocher, la structure familiale renforçant l'enfermement et le refus de l'horizon, et de l'autre, une modernisation calculatrice et rationalisante mais sans âme ni sens de la terre » (à propos de la défense du bocage).

Un rapport intelligent au pays et au paysage s'est perdu, les hommes ayant « rompu leur alliance avec le geste de semer, celui de moudre ou de prendre du repos » et laissé le productivisme appauvrir la terre


« Pas de battement d'insecte,

pas d'envol.

Il fait nuit, la terre s'épuise.

Seule en surface tourne

la roue vertigineuse des rendements ».

Mais penser la nature hors de l'histoire est aussi une illusion. Ainsi, le mur de pierres sèches qui s'effondre avec le glissement de terrain rappelle-t-il qu'il n'est pas là de toute éternité et ne peut y demeurer sans le travail humain (« Nous le pensions au-dessus, hors d'atteinte, accordé au temps »).
S'inscrire dans le pays, c'est en fait se situer dans une mobilité, un courant, un passage. On s'ancre moins chez Drano, qu'on ne cherche à habiter ces « brèches par où s'annoncent les échanges » qui relient l'ici et l'ailleurs, le dehors et le dedans.

Difficulté d'habiter, oui. Le monde comme sa propre vie, et ses mots. On ne s'installe pas plus dans la maison ou le pays que dans le présent ou dans la langue (« repris par l'existence, nous sommes chargés d'achever le récit qui en ce lieu ne cesse pas »). L'analogie, dans cette œuvre, entre le pays approché et la langue, est constante. Au point qu'on ne sait plus toujours faire le départ :

« A hauteur de la bouche, le talus 
enclos et encolure de l'herbe 
Et derrière le talus 
la terre retournée dans les mots. »


Analogie qui passe souvent par la marche car, tandis que le pays ne se conçoit que dans le mouvement, l'accompagnement des métamorphoses,  « la parole est ce qui avance dans le corps. » Et la poésie est cet engagement pour être, et pour faire exister des pays (le marais salant par exemple). Une façon de faire exister ensemble l'homme et la terre, la nature et l'histoire, le village et l'horizon.

 


A Monpeyroux en juin 2000, Nicole et Georges Drano, Jacqueline Roques, Henri Heurtebise et M.B.




A propos de quelques recueils


Dans le passage et la nuit 
(Rougerie éd. Dessins de Jules Paressant)
« L'aboiement du chien nous saisit la gorge.» Ou, si l'on préfère, nous agace la langue : face à lui, nous manque la parole. C'est du moins ce que semble nous dire Georges Drano dans ce recueil. La constellation du chien l'occupe tout entier : l'animal réel et mythique, mais aussi les étoiles, que la nuit fait sortir également et qui, le jour venu, « tombent dans la lumière ».

Cet être crépusculaire du passage et de la nuit se décline ainsi sur plusieurs registres, mais en conservant son mystère, ses connotations, sa symbolique et ses pouvoirs: « dans la nuit le chien / a touché l'os / l'étincelle ». Ce qu'il a à nous apprendre est souterrain, quasi tellurique (« pour connaître la partition, il faut crier jusqu'aux os de la terre déposés en soi »), car cet éclaireur « lève la trace de la nuit ». Le chien « descend dans les boues », mais aussi « disparaît dans le paysage. Il s'échappe, reprend ses odeurs, appartient au vent ». Il est l'informulé, l'obscur en nous, l'être aux abois, métaphore multipliée de tout ce que la parole cherche et fait disparaître en le nommant, comme le jour éteint l'étoile.


« Dans l'inépuisable obscurité

il écoute ce qui aurait été dit

et se garde à distance

pour vivre de notre silence.»


Langage impossible, cri et poème à la fois, il désigne le lieu nocturne d'où l'on parle.


« Chien sifflez vos maîtres!

Après tant de retards

ils sont à l'intérieur d'eux-mêmes

à leur rencontre

Mordez l'obscurité de leur langue.»


Quand la parole s'étrangle parce que les mots manquent, ce n'est donc pas un chat, mais un chien que nous avons dans la gorge !

 

Tenir  (Rougerie)

« La route du village annonce / Un retour dans ce qui est nommé. » Ainsi s'approche le village qui est au cœur de ce recueil, par une ruelle en pente et un chemin de mots.

Village familier, comme l'est la maison dont il est aussi beaucoup question, ou encore le jardin. Ce sont là des lieux, mais tout autant des « personnages » avec leurs caractères et leurs mystères. Le principal, pourtant, reste derrière les portes et se dérobe. « Qui est là sous le toit ? » est une question récurrente autour de la figure centrale de l'absence. « Celui qui ne revient pas / ne cesse de nous attendre / au moment où nous rentrons. »

On peut y lire un impossible deuil, mais aussi un perpétuel combat contre (et avec) le silence. « Ce que nous levons de mots ne guérit pas de l'absence » : comme souvent chez Drano, l'ancrage dans la terre et dans les lieux se double d'un ancrage dans la langue. Racines mêlées, entremêlées.

La parole - les mots, la poésie - est ce qui permet de tenir (et c'est là, ne l'oublions pas, le titre du recueil) : tenir bon, tenir la route, tenir la voix. « Ce qui disparaît de nous-mêmes / c'est ce qui ne parle pas », affirme Georges Drano et, a contrario, ce qui parle permet aussi de tenir la vie dans les mots. Une vie toujours fuyante, une présence toujours à reconstruire.

Il s'agit donc, pour tenir, de revisiter : le village, le jardin, la maison et la parole, toujours - « A reconnaître / A redire / Nous durons ». Toute voix humaine s'approche et se perd de même, l'écriture serrée, dense de Georges Drano nous le rappelle avec force, d'un recueil à l'autre. 

Lisons-le encore un peu :

« A tout moment, villages, jardins et autres lieux entrent dans le silence où ils se renversent.

Les paroles que nous mettons en terre les consolident.

C'est l'empierrement du chemin jusqu'au seuil où la lumière monte avec le jour que tu appelles tenir. »

 

Les feuilles du figuier (Atelier du Hanneton)

Joli petit livre fabriqué par un typographe, à l'enseigne de l'Atelier du Hanneton (Les Presles. 26300 Charpey), et rehaussé d'un dessin d'Henri Leviennois, ce nouveau recueil de Georges Drano chante un arbre du Midi, le figuier (chacun sait que le soleil est dans les figues) qui est un arbre bien réel (Drano cite précisément ceux qui l'ont inspiré, sur l'ancien chemin de St Privat, à Canet au bord des vignes, ou à Banalmadena), mais aussi toute une ramure symbolique où la lumière et l'ombre bleue se jouent à la « liaison de la langue et du fruit ».

L'évocation sensuelle de cet arbre dans « la clarté charnelle de la terre » se conjugue ainsi avec les métaphores des « nuits sans tourment » où « seules brillent les figues au ciel des arbres » et « où le temps ne peut rien reprendre ».

Car le figuier « retient la dimension du temps ». Il nous parle à la fois d'éternité et nous aide à « tenir dans la main / le temps où nous sommes ». Méditation et présence. A l'aisselle des feuilles, les fruits invitent à savourer la terre :


« Ne plus chercher

Les mots tendres

mais mordre ».

Mais le figuier dans son immobilité creuse aussi notre intériorité. Drano l'approche dans cette ambivalence, « quand la main du dehors / saisit le fruit du dedans ». Sans oublier le désastre écologique en marche.

Car le monde où l'arbre croît s'inscrit aussi dans l'histoire des hommes et le figuier est menacé d'être abattu par une modernité qui ne sait que « marcher tout droit sans voir plus loin ».

Michel Baglin

 


A Lodève (Voix de la Méditerranée) avec Jean-Luc Pouliquen et M.B.


 

 

Bibliographie

  • Temps autre temps, poèmes, Éd. la Porte, 2009
  • Premier soleil sur les buissons, poèmes, Éd. Rougerie, 2009
  • Ô sables (éd. La Porte) 2006
  • La chambre du lac (acryliques de Jacques Galey, éd. Les Cent Regards) 2006
  • Pour habiter, poèmes, post face de Serge Meitinger , éd. Le Dé Bleu 2006
  • Le murmure de la vigne, éd. La Porte, 2005
  • La route, éd. La Porte, 2004
  • Tenir, éd. Rougerie, 2003
  • Le col au vent, éd. La Porte, 2003
  • La charette au charbon, éd. La Porte, 2001
  • L'autre jardin, éd. La Porte, 2000
  • Village, éd. La Porte, 1998
  • Dans le passage et la nuit, éd. Rougerie, 1998
  • Salut talus, éd. Rougerie, 1994
  • Eau tirant les rêves, Groupement culturel breton des pays de Vilaine, 1990
  • Présence d'un marais, éd. Rougerie, 1990
  • La Lumière sous la porte, éd. Rougerie, 1987
  • Pièces d'une même porte, éd. Folle Avoine, 1987
  • La Maison conduit à la terre, éd. Rougerie, 1982
  • Le chemin du jour touche au chemin de la nuit, éd. Rougerie, 1978
  • Présence d'un marais, éd. Rougerie, 1975
  • Poèmes choisis, éd. Verticales 12, 1975
  • Eclats, Rougerie, 1972
  • Inscriptions, HC, 1971
  • La terre plusieurs fois reconnue, éditions Du Seuil/Ecrire, 1968
  • La hache, Rougerie, 1968
  • Parcours, Rougerie, 1967
  • Visage premier, Rougerie, 1963
  • Grandeur nature, éditions Sources, 1961
  • La pain des oiseaux, éditions Sources, 1959 

 


 

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Published by Baglin Michel - dans PORTRAITS
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