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23 février 2009 1 23 /02 /février /2009 18:42

 Jean L'Anselme, à tous vents

Je ne sais si « le printemps sera plus tôt » cette année comme l'annonçait Cadou, mais il sera drôle, c'est du moins ce que nous promet le Printemps des poètes, la manifestation nationale qui a choisi pour thème de 2009, « En rires ».
Autant dire que ce devrait être la fête à L'Anselme (Jean), qui continue de ne pas se prendre au sérieux en se revendiquant « Con comme la Lune », titre de son dernier recueil paru chez Rougerie éd.
L'occasion d'un petit tour sur les chemins de traverse de cet auteur iconoclaste, inspiré par l'Art brut et les gens ordinaires, poète sans dieu ni maître, burlesque et goguenard. 


Poète prolixe, adepte de l'Art brut (et ami de Dubuffet), passé par l'École de Rochefort, Jean L'Anselme  qui n'a cessé depuis des décennies de pourfendre la pédanterie et la prétention (il cite volontiers Derain affirmant que « le grand danger pour l'Art, c'est l'excès de culture »), usant avec gourmandise et provocation du calembour pour mieux tenir à distance l'élitisme, jouant du coq-à-l'âne pour mettre la dérision au service de l'humour, militant de « l'art pauvre », puis de « l'art maigre » pour s'ancrer dans le camps des humbles, se revendique désormais de « l'art con »...
Bref, cet iconoclaste, burlesque et généreux, sarcastique et goguenard (mais on dira avec lui que  derrière les rires, « il y a toujours un peu d'humanité qui traîne ») possède cette vertu rare chez les poètes : la modestie.

Écoutons ce qu'il dit des « Songe-creux », en forme de conseil à un jeune poète :


"Ils brandissent jusqu'aux cieux leurs bras sarmenteux

en proférant des cris aussi vains qu'un silence.

Ils brassent les mots comme on brasse du vent,

des mots qui, face au vide, hésitent un instant

puis s'envolent innocents, futiles et anodins

avec la consistance d'un pet de sacristain.

Poète, c'est ainsi que sont les grands poètes !...

Les chiants désespérés sont les chiants les plus sots

 et j'en sais d'immortels qui me laissent sans mots."

 

Pourtant,  son propos et son engagement ont du fond, les entretiens ici et là publiés (notamment dans le numéro de la collection « Fresque d'écrivain » des éditions du Soleil natal que lui consacre Michel Héroult) le prouvent. Tout comme son analyse aussi subtile qu'iconoclaste de la poésie de circonstance dans « Con comme la Lune ». Et sa lucidité est subversive : « Mes luttes sont devenues avec l'âge moins tapageuses, car je trouve risible, maintenant, de vouer Pinochet aux gémonies avec un stylobille, devant un feu de bois du côté de Bécon-les-Bruyères. Et, comble de ridicule, avec des tirages de 1200 exemplaires ! »

 Ce qui ne l'empêche nullement d'être toujours solidaire. Notamment des petites gens contre les « gros », des anonymes contre les hommes de pouvoir. Car cet adepte de la « poésie sans poème » qui pourfend les « lin-cuistres », cet ami de Chaissac est bien un libertaire dans l'esprit sans dieu ni maître d'un Prévert ou d'un Allais.  

Ses textes, proses, saynètes et poèmes, s'inspirent du réel le plus quotidien pour se moquer de nos manies et des siennes. Mais s'il affectionne les jeux de mots, les calembours et les pastiches, s'il s'amuse souvent avec bonhomie, voire tendresse, de nos travers, L'Anselme manie aussi l'humour corrosif pour dénoncer l'exploitation, la déshumanisation, les pouvoirs et les ridicules de la société de consommation ou des artistes qui « se la jouent ».

 

 "Je ne suis jamais du côté du manche

Mais toujours du côté des cognés.

Pas du côté matraque

Mais avec les coudes relevés.

Pas avec les puissants

Mais avec les emmerdés"

 proclame-t-il comme une profession de foi.

  

Son « Art poétique » donne par ailleurs le ton de son oeuvre :

 

Vingt fois sur le métier
dépolissez l'ouvrage,
un vers trop poli
ne peut pas être...au net.
Méfiez-vous des vers luisants !
Faites du vers dépoli
votre vers cathédrale.
un poème au pied bot
ne peut être que bancal.

 

Ses recueils sont à déguster à la bonne franquette. Ainsi, celui intitulé « Le Ris de veau » et sous-titré « Éloge du laid, cuisine et recettes ». Il réunit des poèmes, des textes en prose et quelques aphorismes jalonnant un itinéraire de près de 50 ans. Le calembour y est roi, le mauvais goût parfois cultivé, mais on y sourit et on rit souvent, et comme chacun sait, cela n'empêche ni à la tendresse, ni à l'émotion, ni même à une saine révolte de s'inviter à la table du bon vivant.

Le détournement de publicité y est aussi fréquent et le poète à ses « alcools », comme Apollinaire évoqué dans ce « Chant d'espoir d'une mère affligée » :

 

«Ah Dieu! que la guerre est jolie

avec ses chants ses longs loisirs »

écrivait Apollinaire contemplant

les éclairs d'un bombardement.

 

« On rit car on perd nos fils »

soupire la mère Picon

qui trouvait ça très triste

d'entendre parler si con.

 

Ce moquant plus facilement de lui-même que d'autrui, L'Anselme sait à l'occasion avoir la dent féroce ; son curriculum ne précise-t-il pas, entre autres : « entré dans la Résistance dès janvier 41 pour éviter l'affluence de 1944 ». Il y a certes à boire et à manger dans cette auberge, mais on y passe un bon moment et les poètes ne sont pas toujours de si bons compagnons !

Michel Baglin
 


L'Anselme à tous vents

L'Anselme à tous vents est le titre du CD et livret du spectacle conçu sur des textes de Jean L'Anselme par Martine Caplanne et Métélok (Escalazur)


Après Cadou, Guy d'Arcangues, Yves Heurté, Supervielle, Victor Hugo et de nombreux poètes contemporains, Martine Caplanne a changé de registre en interprétant Jean L'Anselme. Le CD qu'elle a édité est en fait l'enregistrement du spectacle qu'elle propose en tournée (avec son compère comédien Métélok), spectacle conçu à partir d'extraits de « Le Ris de veau » et de « L'Anselme à tous vents », deux recueils parus chez Rougerie. Les textes de L'Anselme sont tantôt dits (et joués), tantôt chantés, le tout entrecoupé des rires d'un public sous le charme.

Engagé avec le sourire, Jean L'Anselme laisse transparaître un lyrisme dépouillé de tout pathos  et d'effets de manches et, surtout, une vraie fraternité avec les humbles, les ordinaires, les gens. C'est ce double aspect que Martine Caplanne et Métélok ont su mettre en lumière sur les planches en jouant à la fois des registres de la cocasserie et de l'émotion à fleur de (bons) mots. Avec la même simplicité que l'auteur qu'ils servent.





Le CD, accompagné du livret du spectacle, est à commander (15 euros) à Escalazur, Domaine de Migron, Appt 203. 64200 Biarritz.

 

 Sa vie


Jean-Marc Minotte alias Jean L'Anselme flirte aujourd'hui avec les 90 printemps. Né dans la Somme (« bête de somme », donc), le 31 décembre 1919, dans un milieu modeste auquel il est resté très attaché, il fut sportif de haut niveau (international de handball), entra dans la Résistance dès janvier 1941 (« pour éviter l'affluence de 44 »), devint instituteur puis passa 40 années au service du Livre au ministère des Affaires étrangères.

S'il a approché la poésie au contact des amis de l'École de Rochefort, côtoyé Éluard, Aragon, etc. c'est surtout sa rencontre avec Dubuffet, Gaston Chaissac et l'Art Brut qui a bouleversé et réorienté son écriture.

 

 

Ses œuvres principales

 

Chez Rougerie:

La danse macabre, 1950, épuisé

Clés de cadenas de la poésie, 1953

Au bout du quai, 1959

Du vers dépoli au vers cathédrale, 1962, épuisé

Mémoires inachevés du général Duconneau, 1969, épuisé

Les poubelles, 1977, épuisé La France et ses environs, 1981

L'Anselme à tous vents, 1984. Prix de la Société des Gens de Lettres

Pensées et proverbes de Maxime Dicton, 1991

Le Ris de veau, 1995, épuisé

La Chasse d'eau, 2001, épuisé

Ça ne casse pas trois pattes à un canard. Et après?, 2005

 

Chez des éditeurs différents:

Poésie

À la peine de vie, L.E.C., 1947

Le Tambour de ville, L.E.C., 1948, Prix Apollinaire

L'Enfant triste, Éd. Pierre Seghers, 1955

The Ring around the world, Rapp and Carroll, Londres, 1957

La Foire à la feraille, Les Éditeurs Français Réunis, 1974, Prix de la Société des Gens de Lettres

 

Prose

Le Caleçon à travers les âges, Éd. Vodaine, 1966

 

Albums pour la jeunesse

On vous l'a dit, Éd. Robert Delpire, 1955

Pierre et le Hibou, Hachette, 1972

Qui parle de bonheur, École des Loisirs, 1977

 

Étude

L'humour raconté aux (grands) enfants, Éd. Enfance Heureuse, 1988

 

Monographie

Jean l'Anselme, aujourd'hui, Éd. Soleil Natal; Coll. Fresque d'Ecrivain, 1997.

 

Colloque

Jean L'Anselme. Pour de rire et pour de vrai... Actes du Colloque de l'Université d'Angers. Presses de l'Université d'Angers, 2003.


Jean L'Anselme a obtenu le Prix Apollinaire dont il a été membre du jury.

Bien sûr, il figure dans de nombreuses anthlogies, même s'il a déclaré:

« Quand une anthologie paraît, tout bon poète (ou mauvais) s'y précipite pour constater qu'on l'a oublié une fois de plus. »

 



Quelques textes extraits de "Con comme la Lune"
 

 

Dans mon village on a mis

le commissariat rue de la Liberté,

le cimetière rue de l'Égalité,

l'École rue Joyeuse

et l' Avenir en impasse...

 

Puis, moi, rue des Félibres

près de la rue Mistral

et de la rue de Provence!

 

Je n'invente rien.

 

*** 

Quand l'amour se rouille

L' amour c'est un peu comme un col de chemise,

quand l'amidon s'en va le tissu devient mou,

piteux comme un torchon qu'on sort de la lessive

usé d'être mâché comme un caramel mou.

L'amour a le destin de ce col de chemise,

à quoi sert d'effacer l'effet des détergents,

quand il n'y a plus d'apprêt, ce n'est plus comme avant.

 
*** 

 De fièvre ou de torture

 Pour combattre la mort

faites la grève de la fin.

A tisonner le « feu »

on se retrouve en cendres.

À quoi sert de mourir,

il faut partir à point.

 

***  

Don d'organes

Je donne ma main à ma soeur kinésithérapeute,

je donne mes tripes à Caen,

mon cœur aux restos,

mes reins sûrs aux caniveaux.

Je donne ma tête de lard à l'art,

je donne mon foie aux morues,

mes yeux à Michèle Morgan,

mes dents à Adam

et ma langue au chat d'Ève.

Je donne mon sang impur aux microsillons.

Je donne mon cul à ma chance qui en a besoin.

Je donne mes jambes à mon cou

et mes bras autour du tien.

Je donne mon dernier souffle au bouche-à-bouche,

je donne mon pied à ma maitresse,

je donne mon âme. Adieu.

Et ce qui reste aux chiens.

 ou

COMMENT ÉCONOMISER

UN ENTERREMENT


*** 


Pendant 500 000 km, la fourgonnette 4 CV des Éditions Rougerie a sillonné les « quatre coins de l'hexagone » pour distribuer la production dans les librairies. Jean L'Anselme lui rend ainsi hommage :

 

LA LÉGENDE DE LA VIEILLE RENAULT

 

La vieille Renault de guerre revint,

portant ses tripes dedans ses mains.

Rougerie était sur le créneau

qui voit venir sa vieille Renault

 

Dites-moi, ma mère m'ami

que pleurent nos poètes ici?

Ils pleurent la F4 des Rougerie

qui ne quittera plus son abri.

 

Et pourquoi, ma mère m'ami

Pour quat' chevaux pleurer ainsi?

Parce que si s'en va l'outil

Y aura plus de livres en librairie.

 

Dites-moi, mère m'ami

Pourquoi j'entends cogner ici ?

Ce sont les Rougerie nez dans le moteur

asticotant les ch'vaux vapeur.

 

Terre entends-tu, terre que crains-tu

pour cette vieille Renault fourbue?

Que ses 500 000 au compteur

aux poètes ne portent plus bonheur.

 

 ***

 
POÉSIE- MODE D'EMPLOI  (extraits)

 

 La poésie, on ne sait pas ce que c'est, mais on la reconnaît quand on la rencontre.

 

 La poésie, c'est mon cousin Anicet. Sa mère disait toujours de lui en levant les yeux: « C'est un poème », en prenant le ciel à témoin et sa tête entre ses mains.

 

Le poète c'est quelqu'un qui se lève la nuit pour écrire. D'autres se lèvent pour d'autres raisons mais l'envie est aussi urgente.

  

Le poète est bien placé pour vous dire qu'entre un méconnu et un mec connu, il y a tout un monde.

 

Le laid n'est pas si moche, c'est pas ce qu'il y a de pis, c'est avec du laid que je fais mon beurre.

 

La mauvaise poésie est très utile car elle met la bonne en valeur.

 

Si le style fait l'homme, le style haut ne fait pas l'auteur.

 

Langage châtié, langage châtré.

 

Si vous voulez échapper au convenu, aux convenances, au compassé, aux complaisances, au compliqué, aux conventions, au conformisme, aux contraintes, écrivez « con ».

 

 Il faut garder au style ses saveurs naturelles. Vive le style «bio » ! Non au style ampoulé... aux hormones.

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Published by Baglin Michel - dans PORTRAITS
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