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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 16:26

 

Gabriel Cousin :
la poésie pour "dérober le feu"


Dès la publication de l'Ordinaire Amour (1958), Gabriel Cousin surprenait lecteurs et critiques par les sujets et le ton de sa poésie. Préfaçant la réédition du recueil en 1982, Georges Mounin soulignait ce qu'avait eu pour lui d'étonnant et de novateur ce  «poème du couple» attaché aux «émotions authentiques de la vraie vie à deux» : sa capacité d'intégrer des sujets esthétiquement inavouables, voire tabous en poésie, tels que l'accouchement sans douleur, les hiatus amoureux, le travail, les enfants qui grandissent, les deuils familiaux, etc. Claude Roy le rejoignait, notant qu'«il y a aussi des sentiments, des émotions modernes qui attendent que la poésie s'en empare et qu'un poète les dise», pour estimer que Cousin l'avait fait. Quant à l'écriture, manifestement «ouverte à tous» et directe, on ne put que constater qu'elle détonnait dans le formalisme ambiant. Cousin évoquait le quotidien - le sien et celui de ses proches - avec une force et une simplicité désarmantes.



Un poète de l'amour 

Gabriel Cousin est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages en poésie et d'une quinzaine de pièces de théâtre, jouées en France et à l'étranger, dont plusieurs adaptées à la radio et à la télévision. Georges Mounin a pu parler de « cette tranquillité dans les grands sujets chez un de nos meilleurs poètes contemporains ». Adamov, saluer « quelque chose de neuf, de vaste et de sûr ».

Ouvrier métallurgiste à l'âge de 13 ans, Gabriel Cousin est né dans Ie Perche en 1918. Athlète de compétition, puis professeur d'éducation physique, il a vu sa carrière sportive interrompue par la guerre de 1939 et la captivité en Autriche. On peut lire dans sa biographie :
« A la Libération, il forme avec Jacques Lecoq les "Compagnons de la Saint-Jean" créant de grands spectacles populaires dans l'esprit de Jacques Copeau. A Grenoble, en 1945, il rencontre Jean Daste, anime avec Joffre Dumazedier la première équipe de Peuple et Culture et participe au mouvement de décentralisation de l'après-guerre. II milite au PCF et avec René Dumont, contre la faim dans le monde et la bombe atomique. Vers 1948, alors qu'il a 30 ans, il commence à écrire des poèmes et des articles sur les rapports de la culture et du sport, encouragé notamment par Paul Léautaud et Claude Roy qui lui fait publier sa première plaquette de poésie chez Seghers. En 1962 c'est la rencontre décisive avec Georges Mounin qui lui révèle son thème majeur "L'amour" et fait éditer chez Gallimard. En parallèle, il écrit pour le théâtre. Jacques Lecoq le met en scène et il est à l'affiche du TNP par Jean Vilar.»

L'Ordinaire amour, Nommer la peur, Au milieu du fleuve, Poèmes d'un garnd-père pour de grands enfants, Variations pour des musiques de chambres, sont ses principaux recueils.

« Je lirai désormais tout ce que je verrai de ce poète ! » lançait Supervielle. Et Claude Roy a écrit que « Cousin démontre qu'il y a aussi des sentiments, des émotions modernes qui attendaient que la poésie s'en empare et que le poète les dise ». Robert Sabatier lui écrit : « Toute cette clarté, cette luminosité qui baigne vos poèmes m'apportent un bain, une douceur, une tendresse, et aussi la poignante lucidité de poèmes déchirants. » Et Pierre Emmanuel dit : « Vous avez toujours été, vous êtes de plus en plus un poète de l'amour ».


 

Dérober le feu

En 1998 j'ai effectué pour Louis Dubost et le Dé Bleu éd. un choix de textes publié sous le titre de Dérober le feu. Voici la préface que j'écrivis pour l'occasion

Gabriel Cousin a continué, et l'on continue de s'interroger sur le mystère d'une œuvre si riche d'humanité et d'émotion contagieuse et si pauvre de moyens. Car sa poésie, pour être une forme de célébration souvent, ne se veut pourtant pas chant : le rythme ni la prosodie n'y jouent un rôle véritablement significatif. Les images, elles, demeurent assez peu élaborées, plutôt comparaisons que métaphores. Si ce n'était le souci de la brièveté, de l'expression ramassée, Cousin, formellement, tendrait vers la prose. D'autant que ses sujets, tirés de faits, de situations particulières et d'anecdotes, l'inclineraient à la narration (n'oublions pas qu'il est aussi auteur dramatique). Ici, la parole ne se cherche pas, obscure à elle-même, en s'élaborant dans sa propre quête de lumière. Non, elle semble couler de source, s'efforçant seulement à rapporter avec persuasion, au plus près, les gestes et les sentiments qui en sont l'origine. «Les découvertes de Cousin sont antérieures aux mots qui les énoncent, mais qui ne les fabriquent pas», écrivait encore Georges Mounin.

Semblable aux autres

Cependant, Gabriel Cousin nous livre indubitablement des poèmes. Non pas lyriques, mais sensibles. Sans fulgurances, mais sûrs de leur évidence et de leur rayonnement. Forts de leur charge d'humanité, ils savent qu'ils partagent. Et c'est assez. Assez pour que le poète se risque dans le dépouillement, assez pour que son lecteur adhère. La poésie de Cousin se fonde ainsi, pour l'essentiel, sur sa justesse. La lire, c'est se retrouver immédiatement en terrain familier, entrer de plain-pied dans l'expérience commune des hommes, la plus humble et la plus universelle. C'est reconnaître des situations et des réactions à leur vérité. Elle n'a pas pour ambition de nous enseigner, mais de raviver les couleurs de notre relation au monde, aux autres, aux objets. «L'image exacte, souvent insolite, illumine moins la chose même que votre rapport à elle, médiatrice entre vous et vous ; tout est centré en ce je plus grand que vous-même», écrit Pierre Emmanuel à Gabriel Cousin, dans une lettre-préface à Au milieu du fleuve.

Le poème de Cousin, en effet, est un poème de verre : il ne dissimule rien et l'auteur y vit au regard de tous. Non par impudeur, mais par conviction que les vies privées se ressemblent et n'ont, somme toute, dès lors qu'on a entrepris la propreté de son cœur, rien à cacher. Aussi peut-il nourrir son œuvre de sa biographie sans complaisance narcissique. Bien peu d'égocentrisme entre dans cette démarche : Cousin se croit suffisamment semblable aux autres pour, non sans candeur, être assuré qu'il leur parle d'eux lorsqu'il parle de lui. Voilà sans doute pourquoi sa poésie, extravertie, sans inhibitions, au moins apparentes, nous semble d'emblée proche et chaleureuse : elle est un acte de foi en la fraternité des hommes.


Des origines modestes
Populaire, elle n'est pas sans orgueil. Gabriel Cousin, qui fut ouvrier métallurgiste à 13 ans, athlète, professeur d'éducation physique, conseiller technique et pédagogique pour l'art dramatique, rappelle volontiers ses origines modestes et son parcours d'autodidacte. Ce n'est pas fierté d'homme «arrivé», mais conscience de disposer d'une expérience riche et plurielle. Il m'affirmait en 1983, lors d'un entretien : «Je ressens et vis ma personne et mon existence comme une entité».
Cousin, qui n'ignore évidemment ni les failles, ni les blessures, n'est cependant pas véritablement déchiré. Et sa poésie n'est pas celle de quelqu'un qui se cherche au travers de ses différents visages, comme il est fréquent dans un univers social qui morcelle, fragmente, réduit l'individu. Elle laisse au contraire l'impression d'un homme qui s'accomplit en s'unifiant et fait bloc parce qu'il fait front. Ce qu'il a vécu, subi, et contre quoi parfois il s'est battu paraît l'avoir rassemblé, avoir densifié son être et sa parole.

Mais on voit qu'il construit l'un et l'autre sans repli sur soi et sans le secours de convictions trop assurées. Il ne s'est pas protégé pour éviter de se défaire. A l'inverse, il a ouvert portes et fenêtres pour l'accueil, sachant qu'il n'y a rien à perdre et tout à gagner à absorber le plus possible de réalité, en incorporant, en assimilant heurs, malheurs et désordres des jours. «La poésie ne doit pas être évasion, mais au contraire prise de conscience du monde et de la vie», affirme-t-il en introduction à ses Poèmes d'un grand-père pour de grands enfants.

Gabriel Cousin se veut donc - et ses poèmes nous veulent  - au monde. En prise avec le réel, dans une dynamique de création et de revendication. Engagé en actes et en mots, présent physiquement et intellectuellement, pesant sur la terre de tout le poids d'un homme qui croit le bonheur possible. Et qui, parce qu'il le croit, ne consent pas à l'aliénation, à la dégradation, à l'humiliation infligées à quelque personne ou peuple que ce soit. Sa révolte ne cesse de témoigner encore pour l'amour ordinaire, les couples menacés, ces proches de toute la planète auxquels on dénie le droit d'être heureux. Elle est - comme sa parole - vitale.


Un acte charnel, émotionnel

De là, sans doute, cette impression de formidable santé que nous laisse une œuvre pourtant capable de s'intéresser à la maladie, à la vieillesse et à la mort. Gabriel Cousin a pris le parti de la lucidité et de l'action, mais encore celui d'un être humain appréhendé dans sa globalité. Le corps est toujours présent dans son écriture, digne de respect et d'attention - Cousin est un poète très attentif - source de joie et d'accord avec l'univers. Je devrais d'ailleurs écrire les corps, car toute personne évoquée est approchée dans sa réalité physique. Le corps, qui devient chez lui support de valeurs, est une donnée première, et l'écrivain peut affirmer que «le poème est un acte charnel, sensuel et émotionnel, avant d'être une production cérébrale».
Il cultive sa gourmandise du palpable, du biologique, du palpitant, érotise son rapport à l'univers : toute vérité, comme toute émotion, pour lui est incarnée. Et le sport - pas le spectacle médiatisé, mais l'effort par lequel la personne se dépasse et se réalise dans l'harmonie du souffle et de la foulée - fournit le modèle d'une présence plénière au monde : corps et esprit s'y fondent. D'ailleurs, jamais Cousin ne les dissocie, «le sang rêve» et l'intelligence elle-même est sensuelle, la sérénité s'approchant quand «une perception universelle aiguise la conscience». Il n'introduit pas plus de dichotomie ici qu'entre la vie privée et la vie sociale, la nature et les hommes, l'avenir et le passé, l'intime et l'universel, l'ordinaire et l'extraordinaire, la poésie et le quotidien :  toute sa démarche d'homme et de poète tend à les fondre.


L'existence a du mérite
«Je dérobais le feu», dit-il, racontant sa première visite à une librairie. Le feu est partout chez Cousin. Comme principe actif et comme métaphore du vivant : les contraires y fusionnent, s'y résorbent en une énergie généreuse, une parole qui libère. Ce feu-là, il prétend seulement le transmettre, biologiquement bien sûr (à la lecture, on mesure l'importance que revêtent pour lui les naissances de ses enfants et petits-enfants) et poétiquement : ses poèmes, graves et fervents, sont des foyers où nos propres émotions, engourdies, se réchauffent et reprennent force.

Comme lui, nous avons tous une mémoire charnelle à raviver, des soleils posés sur notre dos qui nous accompagnent tout le jour et ne demandent qu'à être reconnus. Je crois que Gabriel Cousin peut nous y aider par une poésie qu'il veut franche, voire naïve parfois, et qui s'avère finalement très confiante. Trop, diront certains. Mais nul ne peut nier sa force persuasive quand elle célèbre, en chacun de ses lecteurs, sa part d'humanité et sa chance d'être homme, où lorsqu'elle répète son credo : l'existence a du mérite et «la vie est encore bonne».

Michel Baglin 


 

 

Gabriel Cousin et sa femme Hélène, en visite à la maison. A gauche, Henri Heurtebise et Jacqueline Rocques

 


 



A propos de L'Ordinaire Amour II 


L'Ordinaire Amour
aurait pu n'être qu'une mosaïque tirée de l'expérience du couple, une collection de brefs moments intensément vécus. Or c'est une célébration qui s'accomplit peu à peu, de page en page. Avec une tranquille assurance et une constante sobriété. L'amour physique s'y traduit sans pudibonderie ni ostentation, tout comme les accouchements, la naissance du désir, les infidélités, les enfants qui grandissent, la vieillesse, tout comme cette tendresse jamais mièvre parce qu'elle est la force de partenaires égaux dans la joie ou la souffrance. Bref, Gabriel Cousin traite de ce qui constitue l'ordinaire de l'amour, où il voit «la région connue mais inexplorée du couple» avec une inextinguible soif de réel.

Et c'est en quoi son recueil fait figure de célébration : les poèmes de Cousin, plus que tout peut-être, disent son amour de la vie, son plaisir sensuel d'être au monde, de se mesurer à sa générosité, à son exubérance, à sa cruauté parfois. Son recueil, d'une remarquable unité de démarche et de ton, est un chant qui se développe sans emphase et qu'il dédie à la santé des corps et des cœurs.

Ross Chambers, dans une étude qu'il lui consacre, note qu'on «imagine aisément un autre poète prenant son élan là-même où Cousin s'arrête». C'est qu'en effet celui-ci n'a cure d'expliquer ou de filer la métaphore. Il ne tente guère de tirer parti d'une connivence qu'il sait immédiatement instaurer avec son lecteur. Cette connivence-même lui suffit. Elle procède de choses connues mais qu'il a su réactiver. Et toute son ambition est de leur rendre leur charge d'émotion et leur plénitude. Simplement, gravement, Gabriel Cousin est le poète des évidences partagées. (Saint-Germain-des-Prés)

 

Bibliographie de Gabriel Cousin

 

Poésie

LA VIE OUVRIERE (Seghers, 1950)

L'ORDINAIRE AMOUR (Gallimard, 1958)

NOMMER LA PEUR, préface de G. Mounin (Oswald, 1967)

AU MILIEU DU FLEUVE, préface de P. Emmanuel (St Germain-

 des Prés, 1971)

ALCHIMIES DES VILLES (1975), MARIETTE (1975), DE LA

 POÉSIE (1976), VERMICULAIRE (1976), PREMIERES

 VARIATIONS POUR DES MUSIOUES DE CHAMBRES

 (1980), éditions de bibliophilie, de M. et A. PESSIN

 POEMES DUN GRAND PERE POUR DE GRANDS ENFANTS

 (St Germain des Prés, 1980)

 HELENE (La Corde Raide, 1980)

 VARIATIONS POUR DES MUSIGUES DE CHAMBRES

 (ed. L.O. FOUR, Caen, 1982)

 POEMES EROTIOUES (Le P.A.V.E., Caen, 1982)

 L 'ORDINAIRE AMOUR Il (St Germain des Prés, 1982)

 

Théâtre

L USINE (L'officine) oratorio-Pantomime

 THEATRE 1 (Gallimard, 1963) comprenant : LABOYEUSE ET L'AUTOMATE, L'OPÉRA NOIR.

 THEA TRE Il (Gallimard, 1964) comprenant: LE VOYAGE DE

 DERRIERE LA MONTAGNE, LE DRAME DE FUKURYU-

 MARU (2e version)

 CANCER SUR LA TERRE, montage spectacle

 VIVRE EN 1968, théâtre dans la rue (ed. Art et Education,  Lyon, 1969)

 L E CYCLE DU CRA BE (Gallimard, 1969)

 LA DESCENTE SUR RECIFE (L'Avant-Scène, 1971)

 CHANT POUR UN HOMME ET UNE FEMME DANS LA

 VILLE

 ORATORIO POUR UNE VIE (L'Avant-Scène, 1982)

 

 

Pour lire quelques poèmes de Gabriel Cousin, cliquer ici



Un entretien avec Gabriel Cousin

   

 

 Voici une interview que j'ai recueillie en 1983, et publiée dans Texture n° 14 .

 

On a parfois qualifié votre poésie de « populiste» en songeant tout autant à votre écriture directe, à votre volonté de communiquer avec le plus grand nombre, qu'à vos origines ouvrières. Ce soucis de clarté et de simplicité, pour être politique, n'exclut nullement une quête plus spécifiquement poétique  - explorer, défricher de nouvelles terres pour y planter « le nouveau blé du langage ». Comment avez-vous réussi à articuler ces deux exigences que certains ont voulu croire contradictoires ?

J'ai eu besoin d'appuyer ma communication sur un langage, de trouver des images qui, tout en étant témoignage authentique et compte-rendu de situations sociopolitiques, soient une transposition partant du réalisme pour aller vers un réel poétique. Il n'y a donc pas contradiction, mais au contraire tentative de synthèse entre l'action, sa réalité (le plus souvent terre à terre, sale, cruelle, bête, aliénante dans le quotidien) et le rêve. La projection d'une vie rêvée, pour pouvoir être exprimée, a besoin d'une transposition dans les images, dans l'agencement rythmique des mots : la construction du texte.

Me sentant profondément homme-citoyen (poète « en plus » ensuite), peut-être de par mes origines ouvrières et les luttes qui ont marqué ma jeunesse, j'ai éprouvé la nécessité de ne pas séparer la création poétique. de la vie, comme il est de mode, hélas, aujourd'hui de le faire. C'est le sens des appels de Rimbaud (« Changer la vie ») et de Lautréamont (« La poésie a pour but la vérité pratique » et « La poésie sera faite par tous »). Et si je ne me pose pas le problème « comment articuler cela ?», c'est que je ressens et vis ma personne et mon existence comme une entité.


Je voudrais rester encore sur le terrain politique : votre expérience de militant anticolonialiste a nourri vos poèmes comme votre théâtre. Georges Mounin, présentant Nommer la peur, rappelle que la poésie politique est une chose probablement plus difficile que la politique elle-même. Comment surmonte-t-on les difficultés rencontrées dans l'expression poétique d'une lutte sociale, d'un engagement ?

C'est d'abord et surtout la réception d'un fait, d'une situation sociopolitique (mais pour l'amour, l'érotisme ou la mort le processus est le même) qui m'empoigne. Cela crée un choc profond, perturbateur, qui m'angoisse ou m'exalte, me passionne tellement dans mon vivre qu'il y a nécessité vitale (pour moi) de le redonner, le cracher presque (il m'arrive d'être au bord de la nausée) avec des mots, sans me préoccuper de ce qui en sortira, ni de ce qui pourra être communiqué. Ensuite - si, après le premier jet, je discerne quelques possibilités de communication - le militant que je suis va tenter avec les armes du poète de faire que le sens de ce fait, de cette situation soit dégagé : tragique, dérisoire ou exaltant, nourricier. Cela me vient sous deux formes (je suis contraint de schématiser ici, bien sûr) : l'une, style pointe sèche, très serrée, coupante, austère, réduite à la respiration plus intérieure ; l'autre, un chant, un chœur même, lyrique, ample de respiration. A ce stade, et pour les deux formes, le poète-(militant) va travailler le texte en ouvrier, avec les outils du langage et des images. Ceci afin que l'expression soit la plus percutante, la plus chargée d'émotion.

Mais il y a de nombreux faits ou situations que je ne peux exprimer. Cela « vient » ou « ne vient pas » et se situe hors du vouloir/pouvoir.


Vous avez toujours compté parmi ceux qui se réclament d'une poésie de l'émotion et du vécu où le quotidien familial et social, où la sensibilité et l'érotisme tiennent une grande place. De fait, votre poésie est souvent intimiste tandis que votre théâtre, répondant aux nécessités de la construction dramatique, fait beaucoup plus appel au symbolisme. En quoi ces deux modes de création que vous avez privilégiée se rapprochent-ils ?

Il n'y a pas pour moi de séparation, de différence entre le théâtre et la poésie. Pour le théâtre, de nombreux critiques ont souligné l'alliance de ma vision poétique à mes visions scéniques. Il y a différence dans la structure, la construction, bien sûr, par rapport au poème et dans la recherche, pour le théâtre, de supports scéniques (danse, jeu, scénographie, etc.). La différence la plus importante serait peut-être, sur le plan du texte, l'utilisation au théâtre de plusieurs sortes de langages (lyrique, poétique, descriptif, populaire - sinon vulgaire - et chansons). Tel que cela se passe dans la vie, d'ailleurs. Mais mes sources émotionnelles - donc toujours mon moteur à l'expression - sont quasi identiques. Même si mon imaginaire organise, transpose, agrandit la vision, la base est la même. Le corps et le sang qui 1'irriguent sont vrais.

Quand, en construisant une pièce, me vient la vision d'une séquence de jeu ou de danse, c'est bien de poésie pour moi qu'il s'agit.


Le sport a joué un rôle capital dans votre vie. Est-ce lui qui vous a engagé dans la voie de l'expression personnelle et de la création ?

Oui, le sport a joué un rôle capital dans ma vie, et dans la formation de mon individu, d'une part. Il m'a conduit, guidé, soutenu dans la voie de mon expression personnelle et de la création, d'autre part. Il y a un rapport direct entre mon rythme intérieur, mon souffle et mon expression. Mes cadences respiratoires et cardiaques, déterminées par la charge émotionnelle, me donnent le rythme d'un texte ou d'une scène de théâtre.

Le sport m'a donné le sens : de l'organisation, de l'entrainement (reprendre sans se lasser, un geste, un texte), de la vision intérieure (l'imaginaire), de la beauté, du rythme (notion d'espace et de temps), de la concentration, de la générosité de son temps et de ses forces de la disponibilité aux sensations et émotions, du spectacle, etc.

Il m'a fait connaître (co-naitre) tous ces éléments internes qui sont essentiels, primordiaux, fondamentaux pour être (mais qui sont exclus de notre éducation et de la scolarité) et qui m'ont préparé à recevoir la pensée rilkéenne et à entrer en création dans l'écriture.


Dans la préface de
Au Milieu du fleuve Pierre Emmanuel vous qualifie de « poète de l'amour ». Il est un fait que, de L 'Oridinaire amour aux récentes Variations pour des musiques de chambres en passant par votre théâtre, vous n'avez jamais cessé d'interroger le couple, la quête sans fin de l'homme et de la femme pour « se rencontrer, se compléter, communiquer, s'animer, se déchirer ». Aujourd'hui, vous privilégiez vos poèmes érotiques, comme si vous tentiez de rendre compte du vécu de la manière la plus élémentaire. Est-ce une façon de marquer une méfiance à l'égard d'un langage qui dresserait un écran entre l'homme et le monde, et les autres ?

Je pense que la grande affaire des êtres humains (outre le sociopolitique qui détermine et conditionne nos vies) c'est la sexualité et l'amour. Cette quête pour une complémentarité. Cette quête contre la solitude et la mort. Et je tente d'en rendre compte d'une manière simple, presque élémentaire. Et non pas spécialement métaphorisée. Cependant, je ne le cherche pas. Ils me viennent ainsi, dans cette forme que j'ai décidé d'expérimenter en espérant être le plus véridique possible.

Car il s'avère qu'il est particulièrement difficile de parler, d'exprimer la sexualité, la volupté, l'érotisme. Ou bien on dérape et on s'enlise dans un vocabulaire scatologique ou pornographique. (mais où est la limite d'avec l'érotisme ?). Ou bien on se dessèche dans le vocabulaire physio-anatomique. Ou bien on décolle et s'ennuage dans des images éthérées où un chat devient un papillon et la peau, le ciel. Quoi de plus ardu que de rendre compte d'instants indicibles tels que l'appel du désir, la jouissance personnelle reçue et donnée, ou celle des autres ? De plus ardu qu'une mise en poésie des corps ? Instants complexes, intimes, vécus à la fois sur les franges de l'inconscient et dans la réalité de la chair.

Si j'ai beaucoup écrit sur le couple, j'ai également toujours écrit sur l'érotisme. Mais sans travailler beaucoup de ces textes et en ne les communiquant que peu. Aujourd'hui, je ne privilégie pas les poèmes à thème érotique. Simplement, étant dans une période de vie intense, je travaille les anciens et laissent venir à jour situations et émotions vécues. Les hasards de l'existence sont porteurs de création. Cela me conduit, comme certains peintres, à travailler sur des séries ayant pour base un même thème. Ainsi l'érotisme, ces années-ci.


Quels pouvoirs accordez-vous à la poésie, aujourd'hui ?

La poésie a été coupée du peuple. Ce qui explique en partie l'engouement de la jeunesse pour la chanson. Elle a été coupée du peuple sous la pression de notre société, sous l'influence des modes. Sous prétexte de recherche pseudo-linguistique. On peut discerner aussi un héritage mal compris, mal assimilé du surréalisme, conduisant à des images, à un langage éclatés, non pas sur-réels, mais absurdes souvent.

La poésie remplit son rôle (si tant est qu'elle doive en avoir un et qui serait sans doute simplement d'être, comme une présence invisible mais vitale) quand elle suscite un état émotionnel chez le lecteur, comme (si le poème est réussi) en a été envahi l'auteur. Les décharges d'adrénaline sont des dopings pour vivre plus éveillé. Emotion et passion sont des états de « haute vie ». Ensuite, par cet éveil, elle rend le lecteur plus critique. Regarder le monde, disait Bertold Brecht, avec un œil neuf chaque matin. Donc, discerner les aliénations et les dénoncer. S'en défendre. Quand elle rend compte, enfin, qu'elle est témoignage de notre temps et qu'elle assure la communication entre la société, la nature et les hommes.

La poésie a pouvoir de vie. De nous la faire mieux goûter dans ce qu'elle peut avoir de bon, selon chacun. De nous donner des forces, de nous revitaliser. De nous rendre plus sensibles, plus frémissants, moins étrangers aux beautés comme aux laideurs, aux joies comme aux douleurs du monde et des hommes.


Comment entendez-vous la formule de Saint-John Perse à laquelle vous faites plusieurs fois référence : « C'est assez pour le poète d'être la mauvaise conscience de son temps » ?

Etre « la mauvaise conscience de son temps », c'est ne pas accepter l'horreur, la peur, la bêtise, les aliénations, les violences. C'est contribuer à réveiller les êtres afin qu'ils soient des individus debout, lucides, libres et non une masse de moutons drogués.


Quels sont les poètes, les écrivains qui comptent le plus pour vous, Gabriel Cousin ?

Je suis tenté de faire une cruelle sélection par manque de place. Car je me nourris de bons nombres de poètes. Quant au théâtre, il nous entrainerait trop loin. Pour la poésie, donc, je citerai Rilke (pour l'esprit de la poésie), Whitman (pour la vie, le rapport de la poésie au monde, à l'universel, pour les thèmes), Char (pour la fulgurance des images).


Vous organisez chaque année des stages « d'éveil à la création et à l'écriture poétique et dramatique ». De quelle pédagogie procèdent-ils ?

Si la sensibilité et l'émotion sont les sources de la créativité, les bases de l'imaginaire, le déclic provoquant la pulsion créatrice, il faut donc les retrouver en soi. Il faut les dégager des interdits, des tabous, du béton dans lesquels notre éducation les a enfermés. Il faut les sauver du « péché » par lequel la morale judéo-chrétienne a rendu pervers ce qui est dans la nature humaine. Puis il faut les entrainer pour qu'elles deviennent plus subtiles, plus efficientes, plus inductrices.

Cultiver sa sensibilité et ses émotions, nourrir et faire fructifier son apparei1 passionnel tout en en restant le maître, ouvrir les vannes des pulsions créatrices liées à notre libido, sans perdre pied tout en les cadrant, comme un acteur maîtrise son personnage. Ceci n'est pas contradictoire, mais complémentaire. Et tout ceci passe par le corps. Par les organes, les grandes fonctions : cœur, poumons, sexe, rythme cardiaque, souffle et sensibilité. Par la conscience ou la subconscience du rapport de cet ensemble avec le temps et l'espace. Par « l'ouverture » de son corps à l'autre, aux autres. Le cerveau, avec sa lucidité critique, venant ensuite. C'est à dire l'inverse de nos procédés scolaires. Il est donc évident que le processus pédagogique repartira du corps. C'est là ma démarche.


Vous vous êtes installé depuis quelques années sur une colline du Lauragais. Or les créateurs choisissent rarement leur lieu de vie à la légère. Qu'êtes-vous venu chercher près de Carcassonne, dans cette lumière déjà presque méditerranéenne ?

 Je suis de naissance un homme du Centre : Perche-Touraine. J'ai fui Paris, ses mirages et ses faux-semblants, il y a presque 40 ans, pour passer plus de 30 années à Grenoble. Pour ma (peut-être) dernière étape de lieu à vivre, j'ai choisi le Sud. Je suis très sensibilisé au rapport de force des « Nord » et des « Sud ». Il existe en France.

J'avais envie de vivre dans le sud. Le Lauragais nous a séduits, ma compagne et moi. Sa lumière. Ses collines. Son canal. Sa polyculture. Son calme. Son aération. Et surtout la gentillesse de ses habitants. Et puis, habiter la terre cathare n'est peut-être pas anodin. Ce grand rêve socio-poétique me fascine et ce pays est propice à la méditation.

 

 


 

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Published by Baglin Michel - dans PORTRAITS
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