Préface à Dérober le feu (Le Dé bleu, 1998) :
Dès la publication de l'Ordinaire Amour (1958), Gabriel Cousin surprenait lecteurs et critiques par les sujets et le ton de sa poésie. Préfaçant la réédition du recueil en 1982, Georges Mounin soulignait ce qu'avait eu pour lui d'étonnant et de novateur ce «poème du couple» attaché aux «émotions authentiques de la vraie vie à deux» : sa capacité d'intégrer des sujets esthétiquement inavouables, voire tabous en poésie, tels que l'accouchement sans douleur, les hiatus amoureux, le travail, les enfants qui grandissent, les deuils familiaux, etc. Claude Roy le rejoignait, notant qu'«il y a aussi des sentiments, des émotions modernes qui attendent que la poésie s'en empare et qu'un poète les dise», pour estimer que Cousin l'avait fait. Quant à l'écriture, manifestement «ouverte à tous» et directe, on ne put que constater qu'elle détonnait dans le formalisme ambiant. Cousin évoquait le quotidien – le sien et celui de ses proches – avec une force et une simplicité désarmantes.
Il a continué, et l'on continue de s'interroger sur le mystère d'une œuvre si riche d'humanité et d'émotion contagieuse et si pauvre de moyens. Car la poésie de Gabriel Cousin, pour être une forme de célébration souvent, ne se veut pourtant pas chant : le rythme ni la prosodie n'y jouent un rôle véritablement significatif. Les images, elles, demeurent assez peu élaborées, plutôt comparaisons que métaphores. Si ce n'était le souci de la brièveté, de l'expression ramassée, Cousin, formellement, tendrait vers la prose. D'autant que ses sujets, tirés de faits, de situations particulières et d'anecdotes, l'inclineraient à la narration (n'oublions pas qu'il est aussi auteur dramatique). Ici, la parole ne se cherche pas, obscure à elle-même, en s'élaborant dans sa propre quête de lumière. Non, elle semble couler de source, s'efforçant seulement à rapporter avec persuasion, au plus près, les gestes et les sentiments qui en sont l'origine. «Les découvertes de Cousin sont antérieures aux mots qui les énoncent, mais qui ne les fabriquent pas», écrivait encore Georges Mounin.
Cependant, Gabriel Cousin nous livre indubitablement des poèmes. Non pas lyriques, mais sensibles. Sans fulgurances, mais sûrs de leur évidence et de leur rayonnement. Forts de leur charge d'humanité, ils savent qu'ils partagent. Et c'est assez. Assez pour que le poète se risque dans le dépouillement, assez pour que son lecteur adhère. La poésie de Cousin se fonde ainsi, pour l'essentiel, sur sa justesse. La lire, c'est se retrouver immédiatement en terrain familier, entrer de plain-pied dans l'expérience commune des hommes, la plus humble et la plus universelle. C'est reconnaître des situations et des réactions à leur vérité. Elle n'a pas pour ambition de nous enseigner, mais de raviver les couleurs de notre relation au monde, aux autres, aux objets. «L'image exacte, souvent insolite, illumine moins la chose même que votre rapport à elle, médiatrice entre vous et vous ; tout est centré en ce je plus grand que vous-même», écrit Pierre Emmanuel à Gabriel Cousin, dans une lettre-préface à Au milieu du fleuve.
Le poème de Cousin, en effet, est un poème de verre : il ne dissimule rien et l'auteur y vit au regard de tous. Non par impudeur, mais par conviction que les vies privées se ressemblent et n'ont, somme toute, dès lors qu'on a entrepris la propreté de son cœur, rien à cacher. Aussi peut-il nourrir son œuvre de sa biographie sans complaisance narcissique. Bien peu d'égocentrisme entre dans cette démarche : Cousin se croit suffisamment semblable aux autres pour, non sans candeur, être assuré qu'il leur parle d'eux lorsqu'il parle de lui. Voilà sans doute pourquoi sa poésie, extravertie, sans inhibitions, au moins apparentes, nous semble d'emblée proche et chaleureuse : elle est un acte de foi en la fraternité des hommes.
Populaire, elle n'est pas sans orgueil. Gabriel Cousin, qui fut ouvrier métallurgiste à 13 ans, athlète, professeur d'éducation physique, conseiller technique et pédagogique pour l'art dramatique, rappelle volontiers ses origines modestes et son parcours d'autodidacte. Ce n'est pas fierté d'homme «arrivé», mais conscience de disposer d'une expérience riche et plurielle. Il m'affirmait en 1983, lors d'un entretien : «Je ressens et vis ma personne et mon existence comme une entité». Cousin, qui n'ignore évidemment ni les failles, ni les blessures, n'est cependant pas véritablement déchiré. Et sa poésie n'est pas celle de quelqu'un qui se cherche au travers de ses différents visages, comme il est fréquent dans un univers social qui morcelle, fragmente, réduit l'individu. Elle laisse au contraire l'impression d'un homme qui s'accomplit en s'unifiant et fait bloc parce qu'il fait front. Ce qu'il a vécu, subi, et contre quoi parfois il s'est battu paraît l'avoir rassemblé, avoir densifié son être et sa parole.
Mais on voit qu'il construit l'un et l'autre sans repli sur soi et sans le secours de convictions trop assurées. Il ne s'est pas protégé pour éviter de se défaire. A l'inverse, il a ouvert portes et fenêtres pour l'accueil, sachant qu'il n'y a rien à perdre et tout à gagner à absorber le plus possible de réalité, en incorporant, en assimilant heurs, malheurs et désordres des jours. «La poésie ne doit pas être évasion, mais au contraire prise de conscience du monde et de la vie», affirme-t-il en introduction à ses Poèmes d'un grand-père pour de grands enfants.
Gabriel Cousin se veut donc – et ses poèmes nous veulent – au monde. En prise avec le réel, dans une dynamique de création et de revendication. Engagé en actes et en mots, présent physiquement et intellectuellement, pesant sur la terre de tout le poids d'un homme qui croit le bonheur possible. Et qui, parce qu'il le croit, ne consent pas à l'aliénation, à la dégradation, à l'humiliation infligées à quelque personne ou peuple que ce soit. Sa révolte ne cesse de témoigner encore pour l'amour ordinaire, les couples menacés, ces proches de toute la planète auxquels on dénie le droit d'être heureux. Elle est – comme sa parole – vitale.
De là, sans doute, cette impression de formidable santé que nous laisse une œuvre pourtant capable de s'intéresser à la maladie, à la vieillesse et à la mort. Gabriel Cousin a pris le parti de la lucidité et de l'action, mais encore celui d'un être humain appréhendé dans sa globalité. Le corps est toujours présent dans son écriture, digne de respect et d'attention – Cousin est un poète très attentif – source de joie et d'accord avec l'univers. Je devrais d'ailleurs écrire les corps, car toute personne évoquée est approchée dans sa réalité physique. Le corps, qui devient chez lui support de valeurs, est une donnée première, et l'écrivain peut affirmer que «le poème est un acte charnel, sensuel et émotionnel, avant d'être une production cérébrale». Il cultive sa gourmandise du palpable, du biologique, du palpitant, érotise son rapport à l'univers : toute vérité, comme toute émotion, pour lui est incarnée. Et le sport – pas le spectacle médiatisé, mais l'effort par lequel la personne se dépasse et se réalise dans l'harmonie du souffle et de la foulée – fournit le modèle d'une présence plénière au monde : corps et esprit s'y fondent. D'ailleurs, jamais Cousin ne les dissocie, «le sang rêve» et l'intelligence elle-même est sensuelle, la sérénité s'approchant quand «une perception universelle aiguise la conscience». Il n'introduit pas plus de dichotomie ici qu'entre la vie privée et la vie sociale, la nature et les hommes, l'avenir et le passé, l'intime et l'universel, l'ordinaire et l'extraordinaire, la poésie et le quotidien : toute sa démarche d'homme et de poète tend à les fondre.
«Je dérobais le feu», dit-il, racontant sa première visite à une librairie. Le feu est partout chez Cousin. Comme principe actif et comme métaphore du vivant : les contraires y fusionnent, s'y résorbent en une énergie généreuse, une parole qui libère. Ce feu-là, il prétend seulement le transmettre, biologiquement bien sûr (à la lecture, on mesure l'importance que revêtent pour lui les naissances de ses enfants et petits-enfants) et poétiquement : ses poèmes, graves et fervents, sont des foyers où nos propres émotions, engourdies, se réchauffent et reprennent force.
Comme lui, nous avons tous une mémoire charnelle à raviver, des soleils posés sur notre dos qui nous accompagnent tout le jour et ne demandent qu'à être reconnus. Je crois que Gabriel Cousin peut nous y aider par une poésie qu'il veut franche, voire naïve parfois, et qui s'avère finalement très confiante. Trop, diront certains. Mais nul ne peut nier sa force persuasive quand elle célèbre, en chacun de ses lecteurs, sa part d'humanité et sa chance d'être homme, où lorsqu'elle répète son credo : l'existence a du mérite et «la vie est encore bonne».
Michel Baglin Novembre 1996
A propos de L'Ordinaire Amour II (Saint-Germain-des-Prés)
L'Ordinaire Amour aurait pu n'être qu'une mosaïque tirée de l'expérience du couple, une collection de brefs moments intensément vécus. Or c'est une célébration qui s'accomplit peu à peu, de page en page. Avec une tranquille assurance et une constante sobriété. L'amour physique s'y traduit sans pudibonderie ni ostentation, tout comme les accouchements, la naissance du désir, les infidélités, les enfants qui grandissent, la vieillesse, tout comme cette tendresse jamais mièvre parce qu'elle est la force de partenaires égaux dans la joie ou la souffrance. Bref, Gabriel Cousin traite de ce qui constitue l'ordinaire de l'amour, où il voit «la région connue mais inexplorée du couple» avec une inextinguible soif de réel. Et c'est en quoi son recueil fait figure de célébration : les poèmes de Cousin, plus que tout peut-être, disent son amour de la vie, son plaisir sensuel d'être au monde, de se mesurer à sa générosité, à son exubérance, à sa cruauté parfois. Son recueil, d'une remarquable unité de démarche et de ton, est un chant qui se développe sans emphase et qu'il dédie à la santé des corps et des cœurs.
Ross Chambers, dans une étude qu'il lui consacre, note qu'on «imagine aisément un autre poète prenant son élan là-même où Cousin s'arrête». C'est qu'en effet celui-ci n'a cure d'expliquer ou de filer la métaphore. Il ne tente guère de tirer parti d'une connivence qu'il sait immédiatement instaurer avec son lecteur. Cette connivence-même lui suffit. Elle procède de choses connues mais qu'il a su réactiver. Et toute son ambition est de leur rendre leur charge d'émotion et leur plénitude. Simplement, gravement, Gabriel Cousin est le poète des évidences partagées.
Michel Baglin. Juillet 1985