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Dimanche 10 septembre 2006
 
Le poète toulousain Claude Saguet vient de nous quitter. Il avait 69 ans. Discret, il avait peu publié – une dizaine de recueils – mais son écriture ramassée, d’une violence contenue, l’avait fait remarquer dès son premier recueil, « L’œil déserté » (1971, réédition en 1980 au Dé Bleu éd.). Lui ont succédé « Xambo et les Barbares » (1980), « Terres de fièvres » (1984), « Le sud » (1991), « Distances » (1992), « Profils » (1994), etc. La revue Multiples lui a consacré un numéro (12).
Né en Tunisie en 1936, Claude Saguet y a vécu jusqu’en 1952, puis au Maroc jusqu’en 1964. Il s’est installé à Toulouse en 1966 où il travaillait dans les ateliers de l’Aérospatiale. Passionné de photographie, il pratiquait les collages, et on le rencontrait toujours l’appareil en bandoulière ; mais c’est d’abord la poésie qui le requérait, et ses auteurs favoris, Baudelaire, Neruda, Octavio Paz, Saint-John Perse…
Durant plus de trente cinq ans, il a distillé - presque en secret, tant il se préoccupait peu de briller -, une écriture tragique et acérée où les images écorchent la phrase, la brûlent parfois. Car le feu, la cendre, étaient ses maîtres-mots, avec ceux de la distance et de l’exil. Mais si sa poésie se faisait parfois mélancolique, penchée sur «cette lenteur des années / qui regardent passer notre ombre / usée par une vie / d'attente et de tristesse», son style est tout d’énergie. Comme l’homme qu’il était, et qui n’en a jamais manqué, notamment face à la maladie. Riche de couleurs et de force, elle oscille entre l'espace de la nuit, ressassement lointain de l'enfance, de la crainte et de l'échec, et une magie fauve, quasi carnavalesque, où les masques répètent l’impossibilité de coïncider avec soi. Et puis il y avait les mots salvateurs, ce « feu enveloppé de nuit» du langage. C’est par ce feu, avec sa «fleur obstinée» qui lui réinventait une patrie, qu'il s’est tenu debout.
 (septembre 2005)
 
 
« Distances ».
"Seule l'hirondelle, une caresse / peuvent éclairer la route / ajouter un espace". L'écriture nerveuse, violente, parfois désespérée du poète toulousain Claude Saguet s'est empreinte de douceur et de sérénité dans son dernier recueil, salué par le prix de l'Encrier, "Distances". Ces poèmes d'amour nourris "des choses lumineuses / qu'on ne doit qu'à la nuit" n'abolissent certes pas toute distance avec le monde — c'est dans cet écart que la poésie prend source — mais tentent de la réduire par la médiation de la femme aimée : "Légère tu ris / et soudain tout est plume / autour des visages". S'il n'abandonne pas le resserrement, comme dans la belle image d'une "tour d'oiseaux calquée sur le vertige", Saguet laisse plus amplement respirer ses métaphores dans un recueil où "chacun reconnaît chacun / fait de la terre encore / à nos racines" pour affirmer : "Il y a dans tes yeux ma plus réelle image". C'est, avec l'autre reconnu, le monde redonné : "Et te voici riche d'automnes / à cheval sur l'heure / qui me sert d'horizon". (48-p. 60-F. Association l'Encrier, 46 rue des Anémones. 67450 undolsheim)
 
 
«L'espace de la nuit»
 
Avant d'être un recueil aujourd'hui disponible, ce livre fut d'abord une aventure éditoriale. Il s'agit en effet d'une des premières tentatives de multiédition. Treize éditeurs (français, belges, allemand) se sont associés pour proposer cette édition «européenne» offrant en un même ouvrage des poèmes en français et leurs traductions en espagnol (par Eric Fraj) et en allemand (par Rudigër Fischer). Coordonnée par l'association toulousaine Le Passe-mots, cette publication trilingue bénéficie ainsi des réseaux de diffusion respectifs de chaque éditeur, ce qui devrait lui assurer une audience élargie.
Chaude Saguet, poète toulousain, la mérite, lui qui, depuis trente ans et même s'il publie peu, distille en secret une écriture tragique et acérée où les mots écorchent la phrase, la brûlent parfois. Avec ce recueil cependant, les images qui bouillonnent encore souvent d'une violence contenue, se font parfois plus mélancoliques, penchées sur «cette lenteur des années / qui regardent passer notre ombre / usée par une vie / d'attente et de tristesse». L'espace de la nuit, ressassement lointain de l'enfance, de la crainte et de l'échec, est aussi lieu de magie où le carnaval des masques et des ombres est un autre visage de l'exil intérieur. Car la douleur procède de cette impossibilité de coïncider avec soi-même et sa vie et «la nuit reflète l'étendue / qui donne un nom / à notre absence». Elle est sentiment de l'écart et de l'éloignement. «De loin / vient la lumière / âpre et tamisée» et le jour est perdu. «Je travaille sourdement / à brûler la distance», confesse cependant Saguet. Et c'est par «le feu enveloppé de nuit» du langage, par ce feu, avec sa «fleur obstinée», qu'il y parvient. Car les mots en poésie sont ces «absolus dans l'instant» qui lui réinventent une patrie.
 
par Baglin Michel publié dans : CRITIQUES
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