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Mardi 29 août 2006
 
 
Lucien Becker
 
 
Dès que tu entres dans ma chambre
tu la fais se tourner vers le soleil.
Le front sur toi de la plus faible lueur
et c'est tout le ciel qui t'enjambe.
 
Pour que mes mains puissent te toucher
il faut qu'elles se fraient un passage
à travers les blés dans lesquels tu te tiens,
avec toute une journée de pollen sur la bouche.
 
Nue, tu te jettes dans ma nudité
comme par une fenêtre
au-delà de laquelle le monde n'est plus
qu'une affiche qui se débat dans le vent.
 
Tu ne peux pas aller plus loin que mon corps
qui est contre toi comme un mur.
Tu fermes les yeux pour mieux suivre les chemins
que ma caresse trace sous ta peau.
 
Lucien Becker (Plein amour)
 
 
 
Jean Malrieu
 
 
 
Les maisons de feuillages
 
Ici, c’est un recoin de la grâce où la beauté m’est une épée. Elle a des prête-noms : rosier, amour, rigueur. Derrière le rosier est mon amie. Elle habite ce village, ne ferme jamais sa porte. Comment ? Est-ce ainsi que vous vivez avec votre âme ? Oui. Nous sommes chez nous. Tout est donné : terre et vie avec démesure. Le bonheur y entretient d’étroits rapports avec l’humilité. Une journée ensoleillée est un trésor de pauvre. Je suis ce pauvre. La porte de service chez mon amie s’ouvre sur l’éblouissement. Là, l’espace, au bout d’une longe, piaffe dans le grand arbre. Je tiens les rênes du ciel. La route mène au prodige.
 
Jean Malrieu (1915-1976)
 
 
Jean-Pierre Metge
 
 
Toujours exilé malgré moi ; toujours en partance. De mes pays du Sud je connaissais surtout les routes qui épousaient les paysages. Depuis peu sont éventrés les territoires de l’enfance, les virages sont laissés à l’oubli. Routes droites, routes communes, routes rapides : ne plus s’attarder au cœur de deuil des coquelicots.
Il reste heureusement des terres indomptables ; paysages karstiques aux calcaires imprimés de coquillages éternels, Causses où l’on peut errer encore jusqu’à perte de vue d’un muret gris à l’autre, à l’entour des dolines et des genévriers.
Plus au sud, j’habite d’autres paysages. Là, la campagne ne m’appartient plus : propriétés privées. En mes vers je parle prisons. Restent les cieux déjà océaniques mais jamais franchement d’azur.
En ce présent de paysans morts, éloigné du Lot, captif des banlieues toulousaines, je n’ai plus où marcher. Alors, par les mots, j’essaie de recréer mes Suds. Ils ont pour eux, mes Suds, la saute d’humeur de leurs vents, leurs nuages, leurs sécheresses, leurs noms de lieux qui rappellent la langue ancienne. Ils ne se veulent pas universels si l’universel c’est l’uniformité fa­de : ils se veulent uniques, riches de leur diversité pour demeurer universels.
Par mes poèmes je suis de leurs luttes déjà perdues d’avance, de leur mélancolie et si, comme eux, je suis triste au quotidien, nous avons au moins l’assurance d’être et pour cela, peut-être, d’être aimés.
 
Christian Da Silva
Poètes
 
Poètes, j’ai tiré votre nom de toutes les pages maudites
pour le mettre au grand jour des baladins,
au grand soleil des rocks et des ballades.
Vous étiez avec votre foie, vos camomilles
et vos braises qui ne touchaient plus terre.
Vous étiez sous les cuisses de l’albatros,
des plumes plein la bouche
et Baudelaire en deuil sous le manteau,
La Fontaine pissait encore en vos violons
pour des crincrins d’ascenseurs en sous-sol.
 
Poètes, j’ai tiré à bouts-mordants
sur vos étoiles tombées du nid,
sur vos cages dorées, sur vos colons malades
de déguster des coktails-vermifuges.
A l’endroit même où votre peau affûte ses crayons,
je n’ai senti que de vieilles urines,
des vents sans forêts, des forêts sans arbres
et des arbres sans mains.
Vous avez cru que respirer signifiait la lumière
alors que l’essentiel vibrait sous des robes sans mots.
Vous avez cru qu’il suffisait d’attendre
la bénédiction des grands jésus imberbes
derrière leurs naphtalines.
Vous avez marché dans vos livres
avec des syllabes absentes
sans reconnaître les chemins et les rues.
 
Poètes, j’en ai marre d’être seul
avec vos squelettes sans herbes,
vos icônes qui se lèchent,
vos anges délabrés qui se gavent de morpions
pour se croire sexués,
votre air de ne voir, au-delà de la vitre,
que vos ombilics sans limbes
et vos pauvres haleines sans nuages.
 
Poètes, il a plu trop longtemps sur vos lignes,
les voici délavées.
Et ceux-là qui ne voient plus
fréquentent d’autres images.
Retroussez vos manches et vos bras,
les haches sont prêtes.
 
Poètes, je vous aime et vous sors
de vos carapaces inodores,
je vais vous mettre à poil sur la bascule
avant le grand combat.
Il est temps d’ouvrir les sarcophages
où se dorlotent vos bandelettes.
Les grands esprits vont crever, ils crèvent.
 
Poètes, je vous attends
derrière des mots d’hommes, des caresses de femmes,
des seins plus doux que la paresse d’être seins
des regards où l’enfance se met à en découdre.
 
Poètes, je vous aime et la chanson va mourir !
 
Il est temps de faire claquer vos langues sur un vin neuf
Il est temps de regarder en face
Ceux qui vous tournent le dos,
De les prendre à l’épaule et de crier :
J’ai des mots pour vous,
des parfums de mots, des épines de mots,
des minutes qui pressent.
 
Poètes, écrivez que le soir a des narines
pour accuser les odeurs
de n’être, trop souvent, que l’ombre des odeurs,
que les gens qui mâchonnent de vieux vers
n’ont rien d’autre à se mettre sous les chicots
et qu’il va bien falloir brûler leur mémoire,
envahir leurs draps sales pour les mettre debout,
face à l’évidente nécessité du poème,
celui qui dormait hier
et se mêlera bientôt à toutes ces mains molles
qui attendent sans savoir quoi...
 
Poètes, la nuit s’achève de vos lentes grossesses,
gueulez plus fort que les amplis,
mêlez-vous aux saisons, aux faubourgs, aux histoires,
conjurez les solitudes, voici le temps des clameurs,
hors des épaules courbées
hors des partouzes littéraires,
hors des fantômes suppliciés,
hors des miroirs où flirtent vos flanelles!
 
Poètes, je vous aime,
 
IL EST TEMPS !
Poètes A Chemise ouverte éd. 1994
 
Christian Da Silva (1937-1994)
par Baglin Michel publié dans : POEMES
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Mardi 15 août 2006

Jean Malrieu : « Libre comme une maison en flammes »

 

Le Cherche Midi éd.

 

 

L’œuvre du poète montalbanais Jean Malrieu (1915 - 1976), malgré rééditions et anthologies, était devenue introuvable. Les éditions du Cherche-Midi viennent de combler cette lacune avec « Libre comme une maison en flammes », une édition établie et présentée par Pierre Dhainaut reprenant la quasi intégralité de l’œuvre poétique de l’auteur de « Préface à l’amour », qui a fini sa vie à Penne-de Tarn, cette « gorge de montagne » qu’il a aimée et célébrée.

 

De « Hectares de soleil » à « Les maisons de feuillages » en passant par «  La Vallée des Rois » ou « Le Château cathare », à travers vers libres, poèmes en prose et versets, nous retrouvons la voix grave et chaleureuse de celui qui, à l’instar des troubadours, choisit la femme aimée pour intercesseur de sa passion du monde.

 

« Je voudrais tant aider à vivre », confiait Jean Malrieu. Son vœu aura très certainement été exaucé car sa poésie est des plus toniques, lui qui conseillait : « Si ta vie s'endort / risque-la ». Et qui proclamait : « Si le bonheur n'est pas au monde nous partirons à sa rencontre / Nous avons pour l'apprivoiser les merveilleux manteaux de l'incendie ». Malrieu parlait en ami à son lecteur, en homme pour qui « tout est nouveau sous le soleil » : émerveillé et grave pourtant. Grave comme l'amour dont il fut le chantre aux accents parfois éluardiens, fervent parce qu'affamé de réalité autant que de merveilleux, marqué cependant par la douleur, une certaine ascèse, le tragique en filigrane. Malrieu, c’était un verbe, ample, transparent, tirant de lointaines influences surréalistes ses audaces et de fraternités terriennes sa justesse de fond, une sensibilité où nostalgie et optimisme se mêlent : « Nous parlons des beaux jours sans savoir qu'ils sont parmi nous », disait-il, donnant du même coup la tonalité de son oeuvre.

 

(512 pages. 25 euros)

 

 

Jean Malrieu, la parole donnée

 

par Pierre Dhainaut et Yvon Le Men

 

 

Décédé en 1976, Jean Malrieu, originaire de Montauban et qui finit ses jours à Penne de Tarn après avoir été longtemps instituteur à Marseille, est un poète que l'on redécouvre depuis quelques années et qui, peu à peu, se voit consacré par de nouvelles études de son œuvre et des rééditions. Il avait créé la revue Sud, qui a publié l'intégralité de sa poésie au début des années 80 sous le titre Dans les terres inconnues et quotidiennes, en deux volumes aujourd'hui épuisés. Récemment, les éditions gersoises de l'Arrière-Pays ont édité ses Lettres à Jean Ballard et le même éditeur, en collaboration avec le CRDP Midi-Pyrénées, une anthologie réalisée sous la direction du Passe-mots, sous le titre de Une ferveur brûlée, toujours disponible.

 

Pierre Dhainaut, un des meilleurs spécialistes de Malrieu, et Yvon Le Men qui en fut un fervent admirateur, signent un Malrieu, la parole donnée, aux éditions Parole d'Aube (Le Manoir. 38, rue Jean Sellier. 69520. Grigny).

 

Yvon Le Men y rend hommage au poète de Préface à l'amour à travers des lettres et des poèmes, tandis que Dhainaut évoque son compagnonnage avec un des poètes les plus originaux de sa génération, qui sut tirer parti du surréalisme sans renier sa sensualité ni se couper du monde réel. Un témoignage d'une grande sensibilité, qui aide à percevoir de l'intérieur ce que fut l'itinéraire de Malrieu, d'abord marqué par son amitié avec Breton, puis de plus en plus attaché et habité par ses terres cathares. Itinéraire d'un homme qui connut l'engagement aussi bien que l'effacement (Le Plus Pauvre Héritier), d'une écriture qui sut mêler la référence constante à la vie quotidienne, le lyrisme et le fabuleux (Le Château cathare en témoigne, ou encore La Vallées des Rois). D'une poésie pleine d'ombre et cependant solaire.

 

«Je voudrais tant aider à vivre» disait Malrieu, et c'est tout le tremblement d'un être vivant et écrivant «entre la tendresse et la foudre», «entre le bonheur et la blessure» que nous offre ce livre. Avec en prime un choix de poèmes de Malrieu et quelques photographies. (144 pages. 85 F.)

 

 

 

par Baglin Michel publié dans : CRITIQUES
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