La photo, il l’a découverte à dix neuf ans, à l’hôpital, quand on lui a offert un appareil. La fenêtre de sa chambre a encadré ses premières prises de vue. Depuis, la passion photographique n’a plus quitté Jean-Luc Aribaud. Elle le rend exigeant. «L’image, il faut s’en méfier, elle est souvent démagogique, prévient-il. Surtout dans le réalisme. Personnellement, j’aime la travailler, mais aussi qu’on lise dans une photographie un sentiment, une subjectivité.» Jean-Luc est en quête, comme tous les créateurs. A chacun de ses projets, livre ou exposition, il explore un domaine en liant son travail à une technique particulière - l’infra rouge noir et blanc, le chromatisme décalé pour les paysages, par exemple. Des procédés qu’il revisite ou met au point. Qu’il expérimente avec les autres, aussi.
Car ce photographe et écrivain fait partie depuis 11 ans de l’équipe qui anime l’atelier photo de l’Espace Saint-Cyprien, à Toulouse. Un lieu où les échanges sont riches. «J’aime travailler au contact d’autres sensibilités, dit-il. M’ouvrir à d’autres approches.» Il anime d’ailleurs d’autres ateliers.
S’il conseille, de la prise de vue au tirage, il initie également des projets collectifs qui donnent parfois lieu à des publications. Comme ce très bel album, «Forêt Style», consacré à l’univers sylvestre, où douze auteurs saisissent arbres, souches, branches avec des esthétiques parfois opposées mais la même passion d’un regard que le cœur éclaire.
«A chaque projet, dit-il, je me remets en cause, j’aime les ruptures.» Et il y en a eu beaucoup car Jean-Luc Aribaud a déjà 200 expositions à son actif, en France, au Portugal, etc.
En comparaison, il semble avoir peu publié : cinq ou six recueils de poèmes. Mais d’autres livres, romans et proses diverses, sont encore dans ses tiroirs. Et, surtout, il avoue que l’écriture, la poésie, reste sa grande affaire. Là encore, il approche un «fond» à travers les formes. «Ce n’est pas si différent de la photo, mais plus difficile à partager», note-il.
C’est peut-être encore son désir d’aller au-devant des autres qui l’a conduit à monter un spectacle sur un de ses textes, avec danse, vidéo, mise en voix, et qui a été présenté dans plusieurs théâtres.
Ce passionné d’écriture et d’images a aussi un côté militant expliquant probablement son implication dans l’édition, puisqu’il est le créateur avec Philippe Dours des éditions N&B, qui ne comptent pas moins d’une quarantaine de titres à leur catalogue. «Le livre, c’est mon obsession», sourit-il.
Instants de rien (L’Arrière-Pays)
« Le réel ne propose toujours / qu’une part de vérité / où manque à chaque fois / l’origine nue des choses. » Ainsi les poèmes de Jean-Luc Aribaud sont-ils toujours confrontés à un « gisement de nuit », à « un bout d’inconnaissance », interrogeant « le monde d’avant que nous soyons distincts / de la fleur ou de la simple joie d’hirondelle » avec « la parole qui ne cesse de mourir / contre le vacarme inextinguible de l’ombre. » Quelque chose s’est perdue avec l’enfance, quelque chose comme la familiarité avec l’énigme du monde. « Aurais-tu dépassé sans le savoir / l’âge d’être entier en toi-même ? (…) La forêt qui te cerne / est déjà ce lieu de légende / dont tu ignores la parole. » Pas de concessions chez Aribaud : la main du veilleur « cherche désespérément / et ne trouve dans l’absence profonde / que la pierre qui ne répond de rien ». Les mots, le poème lui-même ne sont que pauvres témoignages : « Pourquoi donc ne pas reconnaître / que nos mots n’aurons jamais / la densité infinie de l’olivier ? »
Jean-Luc Aribaud est aussi photographe et lorsqu’on lit « Ainsi le monde n’a plus d’image à offrir », il est difficile de ne pas songer à ses photographies (notamment celles de Double je, publié avec un texte de Didier Periz aux éditions Zorba) où les êtres aux visages insaisissables sont toujours un peu déjà dans un autre univers, renvoyant à « cette correspondances éclairée des mondes », et où « se règlent les comptes du réel et de ses reflets ». Une lecture ésotérique est peut-être possible, comme pourrait le laisser penser le « cercle de plénitude » de la mort du dernier poème, ou encore ces vers : « Ce soir la parole cède à des gestes de culte : / peut-être devrions-nous lever haut la flamme de nos bougies, / vers le ciel muet et les forêts qui ne répondent plus… » Je préfère quant à moi m’en tenir à la beauté noire d’un questionnement lancinant : « Et qui donc alors nous poussera à être / au moins jusqu’à l’extrémité de nos vies ? ». A ces riens évoqués – « cet à peine perceptible, / ce rien presque et sa cire journalière, / cependant suffisante à tenir vive au-dessus des gels / la fleur fragile des éternités. » A ces moments de nostalgie qui sont lumière : « Chemin, chemin d’allégresse et de clarté, / derrière quel horizon de boue te caches-tu désormais ? / Chemin qui savait naître à mesure que nos pas mouraient, / chante encore ta simple joie de porter les vivants… » Ou encore à cette sobre proposition : « simplement durer, durer tendrement / comme un doux baiser soufflé d’une main sûre. »
(64 pages. 11,43 €)
Les Mondes illimités (L'Arrière-Pays)
Cinquante-deux poèmes comme il y a cinquante-deux semaines dans l'année, «cinquante-deux oscillations entre ombres et lumières» composent ce recueil qui règle des comptes avec ces «aubes intrigantes où se chiffonne le mal de vivre». Une écriture serrée, de «noires paroles» pour rejeter illusions et autres «énigmes truquées» – de celles qui voudraient nous obliger «jusqu'au bout à ne pas croire en nos morts imminentes» – savent aussi dire notre fragilité : «Nous nous éteignons pour si peu, hommes de passage, dont les cœurs en fusion flambent sans rancune les dernières brassées de bois mort.» Le "nous" prédomine, car il s'agit bien ici de notre condition humaine: «Nous demeurons là, à quelques enjambées du vide seulement, comme si le théâtre illusoire des mots pouvait un instant retarder notre perte. Nous serons, comme ceux et celles qui nous léguèrent leurs absences: des jongleurs éphémères.»
On lit dans ce recueil une volonté farouche de ne pas être dupe, ni du monde ni de l'Histoire, de se tenir au plus près de l'homme nu. «Oui, nous désirons mourir blancs, comme ces franges de sel inutiles que la mer dépose au petit matin, sans théorèmes ni exemples à transmettre, sans suite ni beauté qui puisse guider un seul homme aux avant-postes de la victoire.» Le dépouillement – ni dieux, ni maîtres, ni mensonges pacifiants – est la condition pour retrouver un regard ouvert, et peut-être le monde. Car «il suffirait de peu, pourtant, pour que crépite à nouveau entre les dents le soufre du poème retrouvé (...) Presque rien, un trait de lumière insoupçonné, comme un paradis rebelle sous la carte séculaire des sables». Cette belle écriture gorgée de violence, de tensions, de tendresses perdues avec l'enfance, est bien une oscillation entre ombres et lumières (Jean-Luc Aribaud est aussi photographe), la sensualité affleurant sous le nihilisme: «Nul ne s'épuise vraiment jusqu'à renoncer à l'odeur inquiète de la rose. Nul ne goutte à l'étrange fascination du gouffre, sans se souvenir du tilleul frissonnant au centre de la nuit, de cette belle jeunesse perdue dont les dents blanches et dures cassaient sans souci les premières amandes de mai.» (64 p. Une brûlure sur la joue (préface d’Éric Brogniet. Le Castor Astral éd.)
Le livre primé cette année par les jurés internationaux du prix Max-Pol Fouchet a été inspiré par un séjour en Italie et par les tableaux que l’auteur, Jean-Luc Aribaud, a pu y admirer. Ce Toulousain a déjà publié quatre recueils et a reçu le prix Louis Guillaume, il est aussi photographe et expose à l’étranger comme en France. Ses poèmes pour la plupart ouvrent un dialogue avec la peinture (Le Titien, Cézanne, Gauguin, Picasso, Bacon, Chagall). C’est là une manière d’encore baigner dans la lumière, mais aussi de se confronter à l’obscurité et à l’épaisseur indéchiffrable du monde.
Comment saisir le mouvement, la vie, dans une peinture, nécessairement figée ? Ou dans un poème ? La poésie de Jean-Luc Aribaud explore les paradoxes de la représentation et cette part d’inconscient qu’elle révèle. On peut y lire une sorte de célébration dans la couleur et la sensualité de certaines évocations, mais elle ne fait jamais oublier les « ombres dévorantes » ni l’inquiétude métaphysique d’un auteur qui se réfère volontiers à la tradition ésotérique, « la première psychologie de l’âme », et pour qui le poète est un alchimiste. Qui résiste au quotidien parce que les apparences, comme la banalité, nous enferment et nous exilent, au commerce ordinaire des mots parce qu’il nous aveugle. Et parce qu’au-delà de la « prose mauvaise des mondes soumis », il n’a de cesse de chercher ce qu’il y a derrière les couches de peinture, les images, le « vernis des jours ».
Probablement Jean-Luc Aribaud voudrait-il réduire « cette épaisseur de griffe et de colère qui nous sépare du Dieu ». Comme tout ce qui nous limite, nous condamne au « noir rude, infini de notre exil » et à « l’éparpillement des jours ». Ses poèmes, à l’écriture allusive, aphoristique souvent, à la fois s’engagent sur ces chemins qui mènent à l’intérieur chers à Novalis et s’ouvrent au vaste monde. Ils jouent des contraires, transgressent, se moquent des frontières. Juxtaposent ou superposent des mondes, plusieurs plans de réalité qui se masquent ou s’interpénètrent comme des strates de couleurs sur la toile. L’invisible est aussi présent que les corps (il cite Francis Bacon : « Les faits laissent des fantômes »).
A moi les morts !
Je vois leurs printemps interrompus,
leurs roses décapitées
tenir tête au bleu vivant de juillet.
Est-ce un mal ce tumulte d’os à mes fenêtres,
ces joutes de fémurs
lorsque l’idée joyeuse me prend
de couler un peu de vie
entre tes cuisses ouvertes ?
Au plus haut du cri
j’ai toujours cru au pouvoir de la poussière
à ces buées éphémères sur les vitres impassibles.
L’amour seul ne saurait sceller nos hanches.
Aribaud parcourt ses propres étendues en proclamant : « Je ne veux pas m’apprivoiser ». Il écrit pour « travailler à ce que nos espaces ne soient pas limités ». Et si, pour lui, la poésie reste « le langage premier », c’est qu’elle ouvre les chemins de l’intériorité, car, dit-il, « nous avons en nous un infini que nous n’explorons pas ». C’est qu’elle naît quand « c’est une autre soif qui épaissit nos langues », s’immisce dans le temps où « tout simultanément s’éclaire et s’obscurcit » et dans nos paradoxes.
Sa poésie, de haute inquiétude, ne tient rien ; elle cherche et mesure des distances : entre les mots et les choses, le visible et l’invisible, la fusion par la sensualité et l’exil par la langue, l’amour vital et son double endeuillé, le poème. Ce faisant, elle nous renvoie à la double profondeur du monde (« l’espace sans nous, / l’étendue où se délite la langue ») et de nos quêtes obscures quand nous courons au bord de nous-mêmes,
« vers cette terre d’adoption,
ce sol absolu promis
à nos petits pas d’enfants perdus. »
Ce recueil a obtenu le prix Max-Pol Fouchet 2004 (1) qui a été remis à son auteur fin octobre à Lourdes. Le prix Max-Pol Fouchet, organisé par l'association de L'Atelier imaginaire, est attribué (ainsi que le prix Prométhée pour la nouvelle) sur manuscrit. L'anonymat des candidats est préservé lors des délibérations du jury, composé de poètes reconnus de toute la francophonie. Ce prix consiste en l'édition du recueil primé par les éditions du Castor Astral (du Rocher pour la nouvelle). Atelier Imaginaire. Guy Rouquet. BP 2. 65290 Juillan.
Michel Baglin