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Jeudi 9 mars 2006
A propos des banlieues
(extrait de "Un sang d'encre")

La banlieue, même black ou basanée, ce n'est pas l'autre, mais une part de nous-mêmes entrée en dissidence. La part mal logée, mal nourrie, si mal irriguée qu'elle se gangrène. Et peut-être la plus intime, parce que la plus désenchantée. Qu'on l'oublie le jour, on la retrouve le soir, à son chevet, pour entrer dans le sommeil.  

Qu'est-ce donc qui leur manque, qui nous manque, en secret, dans ces parages du cœur ? Le pain ?  Ils en ont assez, quoiqu'on en dise, pour ne pas crever. Du travail ?  Sans doute, mais encore, mais après ?  L'espoir ?  La belle affaire ! Qu'apportons-nous dans la corbeille ? Travail-famille-patrie. Métro-Boulot-Dodo.  Des trinités qui ont fait leur temps.  

Acceptons que les choses soient à la fois plus simples et moins terre-à-terre et risquons une hypothèse : ce sont peut-être les mots, bêtement, qui leur manquent. Oui, les mots. Sans eux, on marche sur les mains. Ou à quatre pattes. On parle avec les poings, avec les pieds et les barres de fer. Ou avec les seringues. Sans mots, on est bête, on devient fou parfois. Or les leurs, ceux qu'on leur lègue, sont usés, vidés, rabougris. Embourbés dans les fossés du consommable, vérolés par les slogans. Dévalués, contaminés, inutilisables pour se connaître, se reconnaître, s'appeler. Les mots – j'entends ceux qui nourrissent, éclairent le regard – aident à se poser, à marcher, à soutenir sa respiration et à trouver de petits passages dans le réel. Vers les autres.  

Oui, ils ont besoin des mots, les jeunes et les moins jeunes des banlieues. Ceux qu'on n'a pas su leur apprendre. Ceux qu'ils ne savent pas s'inventer. Ceux qui les laissent dehors, parce qu'ils n'ont pas les moyens de les amadouer. Et un mot qui vous refuse, c'est comme une porte qu'on vous claque au nez.  

Il leur faut, il nous faut plus de mots, plus de langage, pour plus d'espace et de justesse. Pour chercher, pour définir, pour contester. Pour construire. Des phrases et puis des ponts. Des chansons. Des paroles. Des vraies : pas marchandes, mais données. Pas annexées, vitrifiées par la publicité, mais vivantes. Des mots à habiter. Comme des maisons. A lancer. Comme des bateaux, ou des jurons. A faire frémir. A échanger. A mettre au bout des mains, comme des outils, des caresses ou des lanternes. Pour faire un peu de lumière dans sa propre obscurité. Un peu de paix. Rassembler les morceaux du puzzle et dessiner enfin quelque chose qui ressemble à une vie, à une ville. Ou bien encore : à une jeunesse qu'on aimerait, plus tard, pouvoir raconter.  

(Extrait du roman « Un sang d’encre » de Michel Baglin (Editions N&B)

 

 

 

par Baglin Michel publié dans : baglinmichel
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Dimanche 19 février 2006

Je viens d’apprendre la mort d’Yves Heurté décédé ce matin, dimanche 19 février.  

Yves était un écrivain prolixe qui a écrit dans tous les domaines : poésie, théâtre, romans, nouvelles. On trouve ses œuvres chez de multiples éditeurs, Gallimard, le Seuil, Milan, Castermann, Rougerie, etc. 

Je reprends ici quelques-uns des articles que j’avais publiés le concernant.  En espérant qu’ils inciteront à le lire. Il le mérite.

  

Yves Heurté, des Pyrénées au Tibet

 Son premier livre fut un traité de self-défense, écrit à 18 ans, alors qu’il était objecteur de conscience (ce qui ne l’empêcha pas d’obte­nir la Croix de guerre après s’être engagé dans les bran­cardiers...) On l’aura com­pris, cet auteur-là n’avait rien de l’écrivain enfermé dans sa tour d’ivoire ! Il l’affirmait sans ambages : « Je suis fon­damentalement un lyrique. Mais mon lyrisme est tourné vers les gens, non vers moi-même ». Un livre comme « Voccero », long poème-cri d’une mère penchée sur la dépouille de son fils, démon­tre d’ailleurs avec force sa capacité à s’incarner en l’au­tre.

 Mais revenons à Cierp, ce village proche de Saint-Béat et de Luchon, qu’il avait élu avec sa femme Made­leine, il y plus de cinquante ans. « Par souci écologique », disait-il laconiquement. Brièveté d’un pudique, qui dissimulait mal une grande passion pour la montagne et, notamment, les Pyrénées. Pour aller chez lui, on suivait la Pique , le torrent qui dé­vale de pierre en pierre a travers le village : il passe au fond de sa propriété. Sur le portail d’une belle demeure du XVII’ siècle, une plaque « Yves Heurté, méde­cine générale ».

 Car cet auteur-là fut aussi médecin de campagne à Cierp et dans la trentaine de communes des environs. Pendant presque quarante ans ! Certaines de ses visites, il les a faites à ski. Avec l’obligation parfois de dor­mir chez les patients, quand la neige bloquait les routes. On comprend qu’il aît pu affirmer : « Mon métier tire vers le social et mes thèmes, je les ai pris dans le quotid­ien des gens. C’est une source profonde d’inspiration ». Cette expérience, il l’a relatée à travers les beaux portraits de son livre, « Gens de montagne ».

 La seconde de ses passion fut la marc­he. Ce Breton de pure souche, né en Champagne, grandi à Nantes, dans les Landes puis à Bordeaux, est allé attraper Dieu sait où le virus des sommets. Et il n’a pas cherché l’antidote. A tel point qu’il a passé son diplôme d’aspi­rant-guide de montagne – « un métier que j’aurais fait s’il n’y avait pas eu la médecine », avouait-il.

 Ce virus il l’a repassé à ses voisins, ses amis, qu’il a entraînés sur les flancs des Pyrénées et des Alpes. Accompagné de Madeleine, il part au Tibet. Avec sac à dos et porteurs, il s’embarque pour des semaines dans des mar­ches à la Lanzman. Pour le « dépaysement philosophi­que », mais aussi, disait-il, parce que « marcher c’est aller au devant des gens. Les Tibétains sont encore plus passionnants que le Ti­bet ».

 Et la littérature, dans tout ça ? On vient d’en traver­ser l’essentiel, la source d’inspiration, Le puits « heur­tésien ». Mais pour en perce­voir la tonalité et peut-être l’enjeu, revenons à la mar­che : « La fatigue physique amène ce qui est nécessaire à la poésie. Fourbu, on re­tourne à l’essentiel, à une certaine innocence... » Voilà l’auteur !

 S’il a commencé par écrire des pièces après guerre, c est par un roman qu’il a vraiment débuté dans sa troisième passion (troi­sième, sans compter Made­leine, ses cinq enfants et celles que j’oublie comme la sculpture, la flûte et le jardinage). « Le jour de mes 30 ans, j’ai réalisé que la médecine me dévorait et j’ai décidé de reprendre la plume ». Et ce sera «  La Nuque Raide  », roman popu­liste sur les réfugiés espa­gnols irrédentistes du Val d’Aran, qui ne paraîtra qu’en 1975. Entre-temps, Galli­mard aura publié «  La Ruche en feu », et sa première pièce, « La nuit, les clowns » aura été montée à l’Odéon. Depuis, les livres se sont succédé, romans, récits, livres pour la jeunesse, recueils de poésie, contes et une vingtaine de pièces de théâtre, le rythme s’accélérant avec la retraite ! Mais l’inspira­tion était restée la même, puisée à deux grandes sources : le réalisme d’un côté, le sym­bolisme poétique de l’autre. Et en sautant d’un genre à l’autre, comme sur les pierres d’un torrent de l’Hi­malaya : « Quand j’ai fini une pièce, il faut que je passe au roman puis à la poésie... » A croire qu’il prenait la plume comme le stéthoscope ou les chaussures de marche !

 « Vous, gens de montagne »

Auteur de nouvelles, de contes et de romans (chez Gallimard et au Seuil), poète (cinq recueils chez Rougerie), Yves Heurté a aussi beaucoup écrit pour le théâtre. Il nous a  livré à travers des récits brefs, historiettes et souvenirs, des bribes autobiographiques. Tel fut le cas avec son « Journal de nuit » (éditions Alain Sutton) où il racontait Bordeaux sous l’Occupation et son adolescence. Il a récidivé avec « Vous, gens de montagne », qui fait se succéder anecdotes et portraits sous une plume vive et souvent malicieuse.

 Les « gens » dont il s’agit, Heurté les connassait bien : cet auteur-là fut aussi médecin de campagne – pardon : de montagne – à Cierp, village proche de Saint-Béat et du val d’Aran, et dans la trentaine de communes des environs. Pendant presque quarante ans ! Certaines de ses visites, il les a faites à ski. Mais si on reconnaît ici l’écriture et les thèmes de l’auteur de fictions, Yves Heurté en redonnant vie à ses souvenirs n’a pas sacrifié à l’égotisme : il n’avait pas entrepris ses mémoires, mais ressuscité les femmes et les hommes qu’il a croisés à travers des histoires tragiques ou cocasses. « Dépassant souvent tout ce que romancier j’aurais eu peine à imaginer », confait-il. Ce sont eux, leurs regards, leurs approches de la vie et leurs paroles qui donnent sens à ces pages. Les gens simples qu’il a soignés, écoutés, qui l’ont ému souvent et dont il a parfois beaucoup appris, sont ancrés moins dans un terroir que dans un espace un peu à part, celui de la montagne. Un espace qu’Heurté chérissait tout particulièrement. Car une autre de ses passions fut la marc­he. Breton de pure souche, il est allé attraper Dieu sait où le virus des sommets. A tel point qu’il a passé son diplôme d’aspi­rant-guide de montagne. Elle ne l’a pas empêché pour autant, la médecine, de s’embarquer pour des semaines de mar­che dans les Alpes, les Pyrénées et à travers le Tibet. Ni de courir la montagne au devant de malades qui étaient aussi les témoins d’une époque aujourd’hui quasi révolue : celle des bergers solitaires dans leurs cabanes sur les estives, des réfugiés espagnols qui avaient beaucoup à dire après avoir beaucoup donné... Mais ce qui reste d’actualité est ce qui fait le fonds de tous ces portraits, de toutes ces passions d’homme, de toutes ces histoires : le désarrois des êtres devant la maladie, les misères, la mort, et le pathétique de tout ce qu’ils inventent pour tenir bon, et tenir debout jusqu’à la fin. Yves Heurté, qui savait le suggérer sans appuyer, avec une vraie compassion dissimulée sous l’humour, a sans doute écrit là un de ses meilleurs livres.

 (Éditions De Borée. 270 pages. 18 euros)

 

 

 « Mémoire du mal »

 Son dernier recueil, Mémoire du mal, fut publié en édition bilingue français-allemand par Rüdiger Fisher (également traducteur) aux éditions En Forêt (Verlag In Wald. Doenning 6. D93485 Rimbach. Allemagne).

Ce mal dont parle Heurté, même s'il a parfois des tonalités métaphysiques, est d'abord social et politique et renvoie aux charniers laissés par notre siècle finissant : «Notre nuit se partage / avec le couteau rouge / et flamboyant des guerres.» Y passent les ombres des martyrs des camps, des indiens victimes du génocide, des foules de chômeurs et de laissés pour compte de l'Occident «au seuil de sa nouvelle nuit». Poèmes sombres, bien sûr, pour ne pas oublier et ne pas refuser de voir aujourd'hui encore les épurations, les déportations et leur train, ils militent contre l'oubli et l'engourdissement: «O chers bons citoyens / consommateurs de riens, / passionnés d'inutile, / prenez garde qu'un jour / vous ne fassiez vous-mêmes / une ombre dans leurs trains.» Poèmes qui opposent aussi l'homme à ses abstractions souvent meurtrières, car «le chanteur est plus grand / que le pays qu'il chante, / les amoureux que leurs amours.» Le poète, lui, n'a pas la tâche facile: «poètes à bout d'ailes / poètes à bout de mots / à bout de millénaire / nous reste à déchiffrer / un monde qui s'en fiche!» (96 pages.)

 « Leçon de Ténèbres », 

une course poursuite sur le toit du monde

 Yves Heurté, le marcheur, connaît bien le Tibet et c’est sur les hauts plateaux qu’il a choisi d’entraîner son lecteur pour son troisième roman – et malgré un décor parfaitement planté dans sa « couleur locale », Yves Heurté s’éloigne du réalisme de ses précédents romans pour explorer l’âme du Tibet, ce pays où, dit-on, « une vérité qui change de plateau devient une histoire et, quand elle passe au désert, une légende. »

 Son roman en a d’ailleurs l’allure, avec ce que la légende suppose de métaphysique et ce qu’une fable implique quant à sa construction : une his­toire tout entière tendue vers sa conclusion (qui, ici, surprendra).

 Tarki, le paysan, découvre sa fillette noyée dans un trou d’eau. On soupçonne vite Aïla, le moine borgne parti du village le matin même, de l’avoir tuée. Ivre de vengeance, Tarki se lance sur ses traces, une poignée de cheveux de sa fille dans sa besace. Commence alors une fabuleuse traque à travers le Tibet, les vallées, les villages et les déserts. Elle durera trente ans ! Le temps pour la haine de devenir mystique et pour la course-poursuite de se métamorphoser en quête. Pour les deux hommes, qui passent par les mêmes épreuves, comme par les mêmes chemins, cette marche forcenée de trente années délivre sa  « leçon » : le sens de leur vie s’est tout entier ramassé dans cette errance illuminée sur le toit du monde. Et quand Tarki rejoint finalement le moine, quand Aïla se laisse tuer, le vertige du vide saisit le chasseur, la fable se conclut par un retournement qui jette à nouveau Tarki sur les chemins de l’errance, dans la fuite.

 Magistralement conduite par un auteur qui a le sens du tragique (les poèmes de « Voccero » comme son théâtre en témoignent), cette histoire sait aussi ménager de constants glissement entre le réalisme et la parabole — un aspect de l’art d’Yves Heurté, déjà sensible dans ses recueils de contes, mais qui trouve ici son accomplissement.

 

par Baglin Michel publié dans : CRITIQUES
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Dimanche 19 février 2006

Un sang d’encre   (roman)     

 

N&B éd.

 

Pourquoi Barthélémy a-t-il voulu le tuer ? Cette question qui taraude Romain va l’obliger à remettre en cause l’amitié qui le lie depuis plus de vingt ans à ce journaliste sombre et peut-être cynique, secret et assurément blessé. Ce n’est qu’au terme d’une longue enquête le conduisant sur les routes d’Irlande, puis d’Écosse, et sur les bords de la Garonne , qu’il trouvera la réponse à ses interrogations, réorganisant peu à peu les pièces d’un puzzle où le sang le dispute à l’encre, l’amour paternel à la mort, la révolte et l’écriture à la solitude des êtres qui ont perdu pied. Comme le précédent roman de l’auteur, Lignes de fuite, dont il reprend et prolonge les thèmes essentiels, Un sang d’encre mêle la traque et la quête, l’action et la peinture de personnages en proie au vertige, résolus à ne pas céder à ce qui les écrase et explorant jusqu’à la folie meurtrière leur part de ténèbres. Un troisième roman (à paraître), La Ballade de l’escargot, complète cette trilogie noire, dont les histoires et les personnages diffèrent, mais dont les thèmes s’entrecroisent sur les mêmes « lignes de fuite ».

 

 

La Perte du réel   (essai)         

 

N&B éd.

 

A travers analyses, réflexions, anecdotes, fragments de fictions et citations d'auteurs qu'il fait dialoguer, cet essai sous-titré “Des écrans entre le monde et nous” tente de traverser notre réalité quotidienne pour repérer, ici et là, dans des domaines variés, ce qui nous conduit à perdre pied. Car l'ère dans laquelle nous sommes entrés, de la marchandise et du spectacle, est aussi celle de la perte du sens et de la maîtrise du réel, qui pourrait bien constituer le dénominateur commun des dérives de la modernité. Liée au formidable essor des techniques informationnelles, l'intrusion du "virtuel" dans nos existences constitue évidemment un des aspects les plus marquants de cette "déréalisation". Mais nos sociétés n'ont pas attendu les ordinateurs pour dresser des écrans entre le monde et nous. (132 pages).

 

 

Lignes de fuite     (roman)

 

Arcantère éd.

 

Sur fond de tragédie quotidienne, celle de la violence routière, deux histoires parallèles finissent par se rejoindre. “Cette fuite en avant soulève bien plus qu’une enquête policière, elle met l’accent sur les interrogations qui taraudent les personnages. Il y a comme une veine américaine dans ce psycho-polar où les angoisses humaines se jouent sur l’asphalte”, écrit Valérie Appert.  (150 pages.)

 

Des ombres aux tableaux    (nouvelles)

 

Editions SPM

 

Qui n'a pas éprouvé un jour, une nuit, ce sentiment aigu de ne plus coïncider avec soi-même ou ce que l'on croyait être?  Voilà ce qui arrive aux personnages de ces onze nouvelles confrontés à leur propre étrangeté alors que se brouillent les cartes de leur vie. Le lancement d'un pont, la démolition d'un château d'eau, un combat de boxe, la tournée d'une chanteuse, une enquête de quartier sont quelques-uns uns des arguments de ces nouvelles où les personnages essaient de peser leur poids de femmes et d'hommes dans une réalité qui leur échappe.  (176 pages) .

 

 

L'Obscur vertige des vivants     (poésie) 

 

Le Dé bleu éd.

 

Dans ces poèmes resserrés qui utilisent les lois de la physique comme des métaphores, le lyrisme procède moins des sentiments que du vertige : l’obscur vertige des vivants confrontant leur fragilité à l’infinie richesse de la matière et du cosmos. Celui d’êtres “de chair et de mots” pour qui “l’ici-bas n’est jamais acquis” - parce que le langage les exile - et qui ont pourtant soif de “descendre dans le paysage”, d’habiter cette “terre pleine” dont chaque génération réactualise les promesses. Images et textes jouent ainsi de tensions et de contradictions, comme de cette ambivalence de la pesanteur qui à la fois nous lie et nous sauve. Pour aider à ne pas “perdre pied”, à retrouver ce réel qui se dérobe sous les phrases, ils cherchent la communion par “l’étreinte des sentiers” et une sorte de lucidité dans une parole qui mêle l’approche quasi scientifique à l’ivresse d’être au monde.  (88 pages).

 

 

 

par Baglin Michel publié dans : baglinmichel
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Dimanche 19 février 2006

Entre les lignes   (récits)

 

 

La Table Ronde éd.

 

 

122 pages.  12 euros

 

Ce qu’en a dit la presse :

 

 

 

 

Entre les lignes n’est pas un livre sur la cocaïne mais sur les chemins de fer. C’est le vingt-troisième ouvrage de Michel Baglin, qui écrit depuis 1974. Il est temps que vous lisiez ce poète, journaliste à La Dépêche du Midi.

 

 

Il écrit doucement bien, avec une gourmandise tranquille. Ce prosateur sincère, délicat et subtil ne s’est pas pressé, sauf pour attraper un train – dépêchez-vous quand même de le lire ! Le train, c’est l’enfance. On entre pour la première fois dans une gare derrière des parents, voire des grands-parents. Baglin nous décrit, dans un même élan de nostalgie nervalienne, ses locos et ses vieux. Un jour, il se coince même le pied sous la barrière d’un passage à niveau. Ça me rappelle ma première femme, tombée dans la lagune par fascination pour Venise. Je ne l’avais même pas poussée ! Après avoir pris le train, l’enfant veut un train électrique, pour installer le monde entier dans sa chambre. Y a-t-il encore des trains électriques ? On dirait bien que non. Mais ça reviendra, comme est revenu le patin à roulettes.

Le petit Michel a de la chance : ses parents ont des amis gardes-barrières. Son grand plaisir est évidemment de dormir chez eux. Les trains qui passent le transportent ! Ses parents se plaignent d’avoir été réveillés, lui n’a jamais si bien dormi. On se demande pourquoi, avec de telles dispositions, il n’est pas devenu chef de gare, c’est quand même mieux que journaliste à La Dépêche du Midi. Mais peut-être que les chefs de gare, c’est comme les trains électriques : il n’y en a plus. Baglin écrit: « Je suis persuadé que la vraie vie est partout où l’on est libre d’aller et de repartir. » Ajoute : « Partout où le train accède. » Quand il n’y a pas de train, il n’y a pas d’espoir. (…)

Baglin sera, dans sa jeunesse, vendeur ambulant de boissons et de nourriture à l’intérieur d’un train Corail. Ça nous vaut, dans ce texte teinté de romantisme, quelques bonnes pages prolétariennes. Il hait les passagers de première classe. Il devrait les plaindre au contraire : il n’y a jamais une jolie fille parmi eux. Le train est le seul endroit au monde où les riches sont punis : toutes les jolies filles sont dans l’autre wagon ! Dans tout bon livre doit passer une vie, celle de l’auteur et par conséquent celle du lecteur, la morale étant bien sûr que nous avons tous la même vie. Baglin écrit à notre place ce que nous savons sur le train. Entre les lignes procure ce petit enchantement printanier qui consiste à découvrir encore, après trente-cinq ans de lectures, un écrivain qu’on ne connaissait pas et qu’on aimera toute la vie. C’est donc quand même un peu de la cocaïne !

 

 

Patrick Besson (Le Figaro littéraire)

 

 

 

 

 

 

Trains de vie : C’était la bête humaine, un monstre fumant que Jean Gabin conduisait, tête noircie au vent, sur le Paris-Le Havre. C’était aussi la geste hé­roïque des cheminots pendant l’Oc­cupation allemande. C’était encore l’idée du progrès, l’image de la solidarité, et la preuve té­ratologique de la puissance des hommes. C’était le bruit et la fureur de ces convois cour­roucés qui faisaient trembler la terre, décoiffaient les arbres, ef­frayaient les badauds aux yeux rougis par les escarbilles. (…) Aujourd’hui, le train ne fait plus rêver. Il est trop propre, trop silencieux, trop confortable. Il va trop vite. Il crissait, il glisse. Il roulait vitres ouvertes, c’est un huis clos climatisé qui se déplace. Il était peuplé, il est inhabité. Aux voyageurs qui, pour les par­tager souvent avec des inconnus, amenaient leurs provisions dans des paniers d’osier, et dont les effluves charcutiers, fruités, lai­teux, prolongeaient ou annon­çaient l’air de la campagne, ont succédé les clients en costume qui font la queue au wagon-bar. Les locomotives sont devenues des motrices et les excursions, des trajets. Les trains électriques ennuient les enfants. Oui, la légende est morte.

Dans un livre émouvant et juste, le poète Michel Baglin paie sa dette aux chemins de fer qui, dans un sifflement de western, ont tra­versé son enfance. Chaque année, il allait pas­ser quelques jours chez ses cousins, gardes-barrière à Sartrouville. Le petit Michel a connu dans leur maisonnette ballottée par les galops machinaux des moments d’ivresse, un mélange de terreur et de fascination et d’inou­bliables nuits blanches, voyageuses. Près de La Rochelle , où se déroulaient ses vacances d’été, il préférait aux bains de mer la fréquentation sous abri des « bisons d’acier », dans un dépôt de la SNCF où travaillait un de ses oncles, lampiste de son état. Il admirait les manœuvres du pont tournant, montait avec émotion dans les locomotives, observait le chauffeur nettoyer la chaudière avec du suif et ouvrir le gueulard, revenait plein de taches d’huile et de cam­bouis. Il doit son plus beau souvenir au mé­cano qui l’a laissé un jour conduire, sur quelques mètres, une Pacific. La nuit suivante fut rythmée, dans un rêve qui n’en finit tou­jours pas, par la musique métallique du dépôt, «les fumerolles enveloppant les locomotives au pied des tours à charbon, la silhouette des hommes en bleu de chauffe peaufinant les graissages devant des roues plus grandes qu’eux, les tourbillons de vapeur mouillant les fosses à piquer, les éclats hui­leux des bielles sous les falots et les lampes tempêtes accrochées à la grue hydraulique ».

Cheminot contrarié, Michel Baglin, avant de devenir journaliste à « la Dépêche du Midi », a tout de même travaillé dans des trains, au titre de vendeur ambulant. De la manière, hautaine, impérieuse et grimaçante, dont les voyageurs de 1ere classe achetaient un jambon-beurre, alors que les clients de seconde fêtaient l’apparition de sa livrée et l’arrivée de son chariot avec un gourmandise ostentatoire, l’écrivain a tiré un manière de morale provisoire sur la France d’en bas et la France d’en haut ainsi qu’un philosophie de la vie dont le prédicat serait « Mordre dans un sandwich quand on a faim. »

 

 

Jérôme Garcin. (Le Nouvel Observateur)

 

 

 

 

 

 

 

Si comme moi vous aimez les trains, ce petit livre d’amour est pour vous. Personne depuis Cendrars et Larbaud n’avait aussi bien évoqué les paysages défilant à travers la fenêtre, le son si rassurant des roues sur les rails, les locos fumantes, les tortillards comme les TGV.

 

 

Olivier Barrot. ( Télé 7 jours) 

 

 

 

 

Entre les lignes, il y a de la poésie et de l’intimité. Au gré de ses pérégrinations ferro­viaires, Michel Baglin partage ses impressions de voyage et ses souvenirs d’enfance. Pen­sées, livrées le long des voies, au train d’une médita­tion sensible et paisible. « Chaque train qui passait me semblait un monde clos et insaisissable, d’autant plus fascinant qu’il empor­tait son mystère », souligne l’observateur.

Mais il ne s’est pas con­tenté de regarder passer les trains : certains l’ont em­mené très loin. D’autres ont animé ses rêves d’enfant : « Beaucoup d’images se bousculent dans la mé­moire alors que j’évoque les trains... » Du passé, reviennent les images des cheminots, des entrepôts et des locomoti­ves fumantes. Et c’est aussi le début de l’aventure pour celui qui fut à son heure vendeur de sandwichs dans les trains avant de prendre la plume : « Au bout des rails, au bout du compte, c’est le monde que j’attendais. » 

 

 

Au fil des impressions, les mots restituent des images fortes, évocatrices, vérita­bles invitations au voyage. Un itinéraire contagieux et envoûtant : « Je fus per­suadé que la vraie vie est partout où l’on est libre d’al­ler et de repartir. Partout ou le train accède. »

 

 

Christophe Henning. ( La Voix du Nord)

 

 

 

 

Voilà un petit livre parmi les plus charmants. Le titre déjà faufile son mystère. À l’évidence, le double sens fait se croiser le destin et la couleur de l’encre. La mémoire ouvre l’avenir. Non seulement ce titre, aérien autant que terrestre, condense le départ et l’arrivée, mais l’ouvrage entier participe pleinement de la métaphysique, car les livres comme les trains proposent « de longs saluts aux sédentaires ». Ces derniers, que nous croyons incarner, partent aussi. La différence est que ceux qui conduisent les machines, un jour, ne reviennent plus. Les livres sont nos voies que d’autres empruntent par moments – nul ne sait jamais où ni jusqu’à quand. L’obsolescence est tout notre avenir.

 

 

C’est toutefois un des charmes de ce livre de modeste dimension que de ne pas peser. Non pas que Michel Baglin cultive trop modérément la mélancolie, mais il a cette délicatesse de considérer « ses petites écritures ». Cette modestie foncière est une garantie d’honnêteté. Ce que le poète des Mains nues [L’Âge d’homme] et de l’Obscur Vertige des vivants [le Dé bleu] propose, c’est rien moins que de revisiter sa jeunesse. Il ne se berce d’aucun passéisme ; au contraire, les anecdotes rapportées sont aussitôt transcendées. Ainsi celle, très belle, de la « place sous la neige » illustre-t-elle à ses propres yeux un « improbable Graal du voyage immobile ».

 

 

C’est ainsi que le fruit de l’expérience, sous le couvert d’un bref tournage dans le wagon des premières classes, témoigne d’une très ancienne et toujours vivace acuité sur la nature humaine. Voilà un petit livre propre, net, et qui remplit le lecteur d’un sentiment trop peu fréquent : la gratitude.

 

 

Pierre Perrin. (L’Autre Sud)

 

 

 

 

« Je me suis toujours senti une dette envers les trains » annonce Michel Baglin dans son dernier livre Entre les lignes. Ce récit en forme de voyage dans « les ter­ritoires de l’enfance » est une manière d’autobiographie prenant la passion pour les trains à la fois comme point d’ancrage et comme ligne de fuite. Le « pays des trains », cé­lébré par l’écrivain, révèle ici une géographie sentimentale et sans doute la naissance d’une vocation mariant « l’ap­proche des microcosmes et le recul du regard en­globant, la création et la contemplation, le souci de la réalité et le recours à l’imaginaire. » Jeux d’enfants, souvenirs de cheminots, découverte de ces étranges machines : Entre les lignes emprunte des voies intimes pour évoquer des aspirations universelles. Mais les promesses de départ et d’ou­verture au monde charriées par les trains portent aussi le désenchantement des adieux à l’enfance : « J’avais rêvé d’horizons nouveaux dans la maison des cousins gardes-barrières, bien au chaud dans l’hiver et la paix amicale, et fidèle à l’iconographie de mon enfance, j’ai oublié que les trains, avant d’arriver, quittaient des gares d’attache. Et que partir n’allait pas sans déchirements, ni sans s’éloi­gner de soi. » Avec une écriture sensible, Michel Baglin distille par petites touches la mélancolie propre à ceux qui se sont dit à l’instar d’Antoine Blondin, « Un jour, nous prendrons des trains qui partent. »

Christian Authier. (L’Opinion indépendante)

 

 

 

 

 

Michel Baglin est un poète dis­cret, qui éprouve à l’égard des mots une nécessaire prudence. C’est dire qu’il n’a garde d’en épuiser la saveur et de les manier à tort et à travers au prétexte qu’il est doué pour ça. Sa prose est d’une approche facile, elle vous embarque à sa suite sans qu’on y prenne garde, et c’est bien le moins qu’il puisse faire pour un petit livre qui n’a d’autre ambi­tion que de mieux nous faire sen­tir, voir, respirer ce que les trains changent dans notre perception du monde.

Ce livre nous donne des yeux neufs, ce qui — on en convien­dra — n’est pas donné à tous. D’abord, il y a un charme évi­dent au balancement de ses phra­ses qui nous ouvrent la porte des rêves. On ne ressort pas de ces pages comme on y est entré. Il y a du réalisme magique dans le ton, dans la manière de raconter très précisément, très minutieusement les décors des gares traver­sées, un décor banal transfiguré par le regard d’un adulte qui se souvient de l’enfant qu’il était... Le pays des trains, le chant des trains qui promettent la mer, ont accompagné cette enfance rê­vant de liberté. C’est à cet âge-là que l’auteur apprend que les li­gnes parallèles des chemins de fer sont le signe d’une solidarité dans une immensité... Car la vue des adolescents est perçante, elle ne s’arrête pas à la surface des choses. Elle est à la fois frémis­sante de l’envie du futur et en même temps elle se conforte de son immobilisme présent, à l’abri des dangers du monde. L’image consolatrice d’une pla­ce qui s’endort la nuit sous la nei­ge court le long de ces pages où l’on pense fugacement à des images brèves d’Amarcord de Fellini.

Réhabilitation de la poésie ferro­viaire qui aide à prendre pied dans le monde, et réhabilitation des métiers du train, du cheminot aux mains rongées par les huiles et les graisses, au serveur en proie au mépris des premières classes, tout le livre bascule constamment, savamment et de manière drôle entre la descrip­tion du rêve et du réel, entre l’onirisme et le social : « Il au­rait fallu savoir aussi descendre des trains. Pour aller chercher le monde qui, comme chacun sait, se trouve entre les lignes. Mais je devais d’abord gagner ma vie.» Distance est prise cependant dans ce questionnement inces­sant des images de l’enfance, ces images dont Albert Camus di­saient qu’elles n’étaient pas plus de deux à trois qui marquent du­rablement notre vie... Voilà en tout cas un petit livre en forme de bréviaire qui nous marquera lui aussi durablement.

 

 

Marie-Louise Roubaud. ( La Dépêche du Midi)

 

 

 

 

Pour prendre le train, lisez Mi­chel Baglin. Entre les lignes est un livre nostalgique et délicieux, le livre d’un amant des lignes, des passages à niveau et de ses locomotives. Si l’on demande à Baglin : « De quel pays êtes-vous ? » il répondra : «Je suis du pays des trains. » Un pays qu’il connaît comme sa poche et qu’habitent des personnages que nous n’oublierons plus. Les lam­pistes ont le beau rôle «Je n’ai pas aimé l’école, mais j’aimais déjà les livres, qui m’aidaient à m’en éva­der», note Baglin qui se souvient d’un livre de lecture dont la cou­verture s’ornait d’un dessin repré­sentant un « train à crémaillère». Un train qui gommait « les murs noirs». Il est heureux, Baglin, dans les trains, comme nous dans les pages de son livre. »

Christian Laborde. (Le Figaro Magazine)

 

 

 

 

Voici, pour l’été, un petit livre qui devrait trouver sa place dans le sac ou la poche, à côté d’un mouchoir, d’un couteau, d’un briquet, d’un peu de monnaie, sinon de quelques miettes de pain ou de poussières d’étoiles. Compagnon idéal d’un voyage à pied, à cheval ou en chimères, c’est encore dans le train, cependant, qu’il accomplit le plus justement son rôle.

 

 

L’auteur s’appelle Michel Baglin. Il vit à Toulouse où il est journaliste à La Dépêche du Midi et auteur déjà d’une vingtaine de brefs ouvrages, parmi lesquels des ensembles de nouvelles, des romans, des essais et des recueils de poèmes comme Déambulatoire (1974) ou Les Mains nues qui lui a permis d’obtenir, en 1988, le prix Max-Pol Fouchet. C’est dire s’il sait à quel point il n’existe pas de voie toute tracée des mots. C’est dire s’il connaît tout ce qui peut joncher le ballast du langage. C’est dire également s’il mesure à sa vraie proportion tout ce qui vit Entre les lignes .

Tel est, d’ailleurs, tiens!, le titre de son dernier-né, un bouquin d’un for­mat guère plus large qu’un billet SNCF et riche d’abord du chatoie­ment sépia d’un temps où, pour un gosse rêveur accoudé aux barrières, « chaque train qui passait sem­blait alors un monde clos et insaisis­sable, d’autant plus fascinant qu’il emportait son mystère. »

Michel Baglin, dont l’évocation ferro­viaire fait songer souvent à La Micheline , le beau récit de Patrick Drevet paru en 1990 dans la collection Haute Enfance de Gallimard, s’émeut à son tour de la résurgence d’engins anach­roniques traînant « derrière eux une lanterne rouge qui est comme la gardienne des nostalgies ». Il restitue « les sifflements lointains (…) qui dans les romans de gare, déchi­rent la nuit ».

Il retrouve le tintement de la sonne­rie dans la maisonnette des cousins garde-barrières de Sartrouville tour­nant la manivelle comme pour mieux préparer à la « formidable gifle de vent, de chaleur et de bruit, suivie (du) grondement effrayant de bog­gies, qui (...) laissait abasourdi. »

 

 

Il y a des escarbilles dans ces pages, des vieux quais où commencent « l’infini des rails et le vertige des enfants immobiles », « des foules qui tirent leurs bagages, des voyageurs qui cherchent leur chemin » et, dans la rémanence de quelque lointaine « nuit des triages, des ordres brefs, des chocs sourds et des types qui courent entre les voies pour poser les sabots. » Il y a surtout une multitude de souvenirs de prime jeunesse et d’apprentissage d’un monde grinçant comme un essieu mal huilé (« Je n’ai pas aimé l’école, mais j’aimais déjà les livres, qui m’aidaient à m’en évader ») qui se croisent dans ce récit et dont Baglin sait se faire le subtil aiguilleur, mêlant l’image enfouie des monstres d’acier qui, tout à la fois, ravissaient et épouvantaient, et celle des modèles réduits au 1/45 devant lesquels rêvaient tous les mômes de cette drôle d’époque où les matières plastiques commençaient à détrôner la ferblanterie des ancêtres. Michel Baglin est de la race migra­toire et indolente des Larbaud et des Réda. Il est tout ensemble ce guetteur de l’ « improbable Graal du voyage immobile » et l’homme « frus­tré à chaque voyage de n’avoir pas foulé du pied l’herbe rase des al­pages, d’être en somme, et une fois encore, passé à côté du réel qui (l’)appelait. »

 

 

Un conseil, alors, pour les semaines à venir : ne ratez pas le Baglin. Ses considérations Entre les lignes exer­cent sur le lecteur l’espèce de pou­voir consolateur qu’avait jadis sur le narrateur « l’intimité des comparti­ments à peine devinée » chaque fois qu’un express disparaissait à l’hori­zon. Jusqu’à cet aveu final qui fonce en grinçant dans la nuit des souvenirs : « Car au bout des rails, au bout du compte, c’est le monde que j’at­tendais ».

 

 

Didier POBEL (Le Dauphiné Libéré)

 

 

 

 

par Baglin Michel publié dans : baglinmichel
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Dimanche 19 février 2006

L’Alcool des vents   (poésie)   

Le Cherche-Midi éd. 

(11 euros)

 

 

 

Ce qu'en dit la presse:

 

 

Michel Baglin, l’hymne à la vie. Michel Baglin a confié un jour qu’il convenait de « faire redescendre sur terre la poésie ». Assurément, les étranges poèmes qu’il vient de publier y contribuent. Étranges par la longueur inaccoutumée de leurs vers, et leur rythmique lancinante.

 Lui, l’athée, rend grâce. A qui s’adresser, faute de dieu, sinon au vent, aux arbres ou aux bêtes ? Pourtant, la ferveur dont il fait montre s’apparente à celle d’un croyant : « l’Alcool des vents » est un chant d’action de grâces, un hymne à la vie. Un hymne nostalgique toutefois. Car ce poète délicat fut - comme tout homme - un enfant, un « gosse fureteur » s’inventant des nids en forme de cabane d’Indien, pêchant des têtards. La voilà restituée, « l’enfance que nous avons tous ou presque trahie », faite d’émois, d’odeurs intenses - « encre, feuilles tombées des marronniers », « goûters écrasés au fond ses cartables » -, de rires de filles, de chiens et de chats qui l’ont « quelquefois adopté comme un frère maladroit », jusqu’à ce qu’il tourne le dos « aux jouets sans mystère », leur préférant « les secrets de la resserre », « une échappée dans le chantier voisin »: le monde des adultes, qui nous happe plus tôt qu’on ne le souhaiterait.

 C’est alors, peut-être, que naquirent, chez l’enfant blessé, dans une Sologne d’exil, des désirs d’écriture. « L’Alcool des vents » ne masque rien des déchirures, des fureurs, des frustrations, des indignations, des renoncements, des doutes qui, au fil des ans et des obstacles, firent de lui un être de chair, de sang, et de sentiments.

 Michel Baglin est d’ici, « un peu d’ailleurs, un peu d’hier ». Sans doute est-il plus rêveur, plus rebelle, plus assoiffé de justice que d’autres. Il rend grâce, aussi, aux solitaires, « au poète en nous qu’une simple vague fascine », « à tous les vertiges qui font l’homme incertain ». Aux femmes - c’est l’évidence - « amantes un peu touchées des fées ». On ne ressort pas intact de cette lecture qui nous laisse titubant, inondés de nos propres nostalgies, de nos frayeurs intimes, exaltées comme le ferait un alcool fort. Pour cette troublante offrande, rendons grâce à son auteur.

 Philippe Brassart. «  La Dépêche du Midi »

 

 

 Avec « L’alcool des vents », c’est un autre Michel Baglin que je découvre.

 Ici, l’écriture tout entière est mouvement de la mémoire nouant ses gerbes d’instants, de gestes, de rencontres. Ressac des riens, reflets et rumeurs. Musique intérieure. Célébration de la vie, ses ivresses, ses eaux basses, ses blessures. Avec ce qu’il faut de distance, d’humilité, de dérision parfois.

 Le réel est là, sans majuscule, et le lecteur s’accoude, « frère de comptoir ». Il écoute celui qui « trinque à tous les vertiges qui font l’homme incertain ». Il écoute le chant profond de celui qui réinvente sa vie. Qui vient « rendre grâce » cent fois, « comme on respire, comme on se bat peut-être et comme on aime ».

 En quatre mouvements amples portés par la même scansion incantatoire : chant d’ivresse, chahut d’enfance, salut au peuple silencieux des solitaires, des anonymes, des rebelles « à l’air du temps », ode buissonnière à ceux qui « s’arrêtent, se penchent, s’étonnent, s’interrogent », hors des sentiers battus du monde comme il va. Accompagnement profond, où « l’alcool des vents » rejoint « tous les poèmes qui font reprendre pied ».

 Un livre fraternel, fidèle au vif, « capable de réveiller eu chacun le poète qui s’est tu ».

 Jacqueline Saint-Jean.  Rivaginaire

 

 

 La flamme du réel

     Je lis Michel Baglin depuis le début des années quatre-vingt. Il animait alors une petite revue de poésie, Texture, qui s'ouvrait largement aux poètes plus ou moins connus du moment... La revue se transformait parfois en recueil consacré à un auteur : c'est ainsi qu'en 1989, son n° 34/35 était un livre de Georges Cathalo, Lignes de charge... Mais auparavant, Baglin avait publié à l'enseigne de Texture deux recueils de poèmes, Feux et lieux à l'automne 1982 et Quête du poème à l'automne 1986. Et un livre de nouvelles, Ruptures, en 1986 toujours. J'avais été sensible à un auteur attentif au réel, à un poète qui mettait le lyrisme au service du quotidien, qui s'attachait à dire ces mille petites choses qui font une vie anonyme et qui s’ouvrent, mine de rien, sur l’absolu (qui, finalement, n'est qu’en nous...) Et il y avait cette volonté de dire encore et toujours le réel malgré les difficultés de l'écriture « Je suis frustré de ce que la lumière m¹a promis, fasciné par le feu de ce que je n'ai pas saisi. Je rentre au soir les jambes  lourdes et plus encore le cœur, des mots qui n'ont pas servi. »

 Et c'est cet amour des mots (leur utilité même) qui me touche dans le nouveau livre de Michel Baglin, L'alcool des vents ; le même emportement vers la vie, vers la réalité lourde et légère à la fois qui nous saute au corps à chaque instant et que je lisais dans Jour et nuit : «Prendre eau, prendre air/en brassant/l'instant//Absorber : volute ivre/éphémère/la lumière…»     

 Oui, mais voilà, la voix est devenue  plus grave, le vers plus ample jusqu'à devenir verset, le poème se perdant aux confins de la prose... Et ce qui me frappe dans L'alcool des vents c’est ce désir de réalisme clairement affirmé mais qui ne se laisse pas réduire à un terne reflet de ce réel que l'économisme ambiant veut nous faire prendre pour l'horizon indépassable de la pensée: Michel Baglin est net : « Je rends grâce aux coups de vent, de chance et de tabac, à la dent du réel et à sa griffe de chat / qui toujours rattrape et déchire la puritaine, la frigide, la stérile réalité des réalistes. » (Inutile de dire que ces réalistes ne sont que les cyniques qui se satisfont du monde tel qu’il va ou plutôt tel qu’il ne va pas, et qui ne veulent pas le transformer.) Michel Baglin n’en finit pas de rendre grâce ; tout y passe : la jeunesse, l'enfance, l'école, les plus lointains souvenirs, des riens, la «sarabande des poussières », les paysages traversés, habités, les « rebelles du temps »... .

 L'Histoire n'est jamais bien loin de ces poèmes : « À celui qu'on vit dans l'assemblée nazie les bras croisés quand les autres saluaient ; au maire qui n’inscrivit que son nom sur la liste des otages à fusiller ». C'est qu'il s'agit pour l'athée qu'il est de « laisser venir au monde tout le réel qu'on porte / et qui mûrit quand on écoute / et s'accomplit si l'on consent. »

 Il faudrait citer tout le livre alors qu'il faut le lire. Parlant de réalisme, je ne peux m’empêcher de penser à Aragon. Qu’on ne se méprenne pas : Baglin n'est pas Aragon, la voix n’est pas la même, la posture est différente. Mais, car il y a un mais, la dernière page, dédiée à Jackie, commence ainsi : « Tu rendras grâce toi aussi au sortir de ta déprime...» Le TU après le JE. Certes ; et tout ce long épanchement verbal ne prend son sens que par ces derniers mots. De l'horizon de l'un à l'horizon de l'autre ; leçon d'amour et de fraternité. Mais aussi leçon de réalisme : comment alors s’empêcher de penser à ce qu'écrivait Aragon dans sa préface aux Trente et un sonnets de Guillevic ? : « Il m'est arrivé de dire de mes propres vers que j’aurais tous voulu les écrire sur le modèle d’un vers du Crève-cœur, "la grande épicerie en cendres", parce que tout y est vrai : c'était une épicerie, elle était grande, et elle était en cendres, et c'est un vers (peut-être pour ce mariage sonore de cendre et d’épicerie).

 Oui, chez Baglin, tout est vrai ; qu'on le lise. Et il y a cette unité dialectique profonde entre le vers qui court vers ses vingt syllabes et le contenu qui vient de la vie et qui nous y renvoie...

 Lucien Wasselin.  (revue Faites entrer l’infini)

 

 

 

Rendre grâce, tel est le souhait exprimé par Michel Baglin dans ce recueil, mais rendre grâce, comme il le dit, « à des riens ». Ce sont eux qui, par leur importance, constituent l’essentiel de sa démarche, ces «riens» qui, dans leur perception, leur appréhen­sion, deviennent un témoignage et un éloge. Ce témoignage de la vie du poète se change peu à peu en un témoignage de la vie de tous les hommes. Ces événements, ces souvenirs, ces désirs contri­buent à une écriture au souffle puissant entraînant le lecteur dans le sillage que trace le poète. Le monde de l’enfance, avec ses jeux, ses découvertes, est propice à cette célébration et chacun sait qu’il est à la fois hors d’atteinte et à portée de mots. Aussi Michel Baglin ne se prive-t-il pas de dire sa reconnaissance à ces instants privilégiés dont la mémoire restitue le contenu avec émotion :

 Je rends grâce même à l’école pour quelques odeurs d’encre mêlées à celles des feuilles tombées des marronniers et des goûters au fond des cartables.