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Mardi 29 août 2006
 
 
Lucien Becker
 
 
Dès que tu entres dans ma chambre
tu la fais se tourner vers le soleil.
Le front sur toi de la plus faible lueur
et c'est tout le ciel qui t'enjambe.
 
Pour que mes mains puissent te toucher
il faut qu'elles se fraient un passage
à travers les blés dans lesquels tu te tiens,
avec toute une journée de pollen sur la bouche.
 
Nue, tu te jettes dans ma nudité
comme par une fenêtre
au-delà de laquelle le monde n'est plus
qu'une affiche qui se débat dans le vent.
 
Tu ne peux pas aller plus loin que mon corps
qui est contre toi comme un mur.
Tu fermes les yeux pour mieux suivre les chemins
que ma caresse trace sous ta peau.
 
Lucien Becker (Plein amour)
 
 
 
Jean Malrieu
 
 
 
Les maisons de feuillages
 
Ici, c’est un recoin de la grâce où la beauté m’est une épée. Elle a des prête-noms : rosier, amour, rigueur. Derrière le rosier est mon amie. Elle habite ce village, ne ferme jamais sa porte. Comment ? Est-ce ainsi que vous vivez avec votre âme ? Oui. Nous sommes chez nous. Tout est donné : terre et vie avec démesure. Le bonheur y entretient d’étroits rapports avec l’humilité. Une journée ensoleillée est un trésor de pauvre. Je suis ce pauvre. La porte de service chez mon amie s’ouvre sur l’éblouissement. Là, l’espace, au bout d’une longe, piaffe dans le grand arbre. Je tiens les rênes du ciel. La route mène au prodige.
 
Jean Malrieu (1915-1976)
 
 
Jean-Pierre Metge
 
 
Toujours exilé malgré moi ; toujours en partance. De mes pays du Sud je connaissais surtout les routes qui épousaient les paysages. Depuis peu sont éventrés les territoires de l’enfance, les virages sont laissés à l’oubli. Routes droites, routes communes, routes rapides : ne plus s’attarder au cœur de deuil des coquelicots.
Il reste heureusement des terres indomptables ; paysages karstiques aux calcaires imprimés de coquillages éternels, Causses où l’on peut errer encore jusqu’à perte de vue d’un muret gris à l’autre, à l’entour des dolines et des genévriers.
Plus au sud, j’habite d’autres paysages. Là, la campagne ne m’appartient plus : propriétés privées. En mes vers je parle prisons. Restent les cieux déjà océaniques mais jamais franchement d’azur.
En ce présent de paysans morts, éloigné du Lot, captif des banlieues toulousaines, je n’ai plus où marcher. Alors, par les mots, j’essaie de recréer mes Suds. Ils ont pour eux, mes Suds, la saute d’humeur de leurs vents, leurs nuages, leurs sécheresses, leurs noms de lieux qui rappellent la langue ancienne. Ils ne se veulent pas universels si l’universel c’est l’uniformité fa­de : ils se veulent uniques, riches de leur diversité pour demeurer universels.
Par mes poèmes je suis de leurs luttes déjà perdues d’avance, de leur mélancolie et si, comme eux, je suis triste au quotidien, nous avons au moins l’assurance d’être et pour cela, peut-être, d’être aimés.
 
Christian Da Silva
Poètes
 
Poètes, j’ai tiré votre nom de toutes les pages maudites
pour le mettre au grand jour des baladins,
au grand soleil des rocks et des ballades.
Vous étiez avec votre foie, vos camomilles
et vos braises qui ne touchaient plus terre.
Vous étiez sous les cuisses de l’albatros,
des plumes plein la bouche
et Baudelaire en deuil sous le manteau,
La Fontaine pissait encore en vos violons
pour des crincrins d’ascenseurs en sous-sol.
 
Poètes, j’ai tiré à bouts-mordants
sur vos étoiles tombées du nid,
sur vos cages dorées, sur vos colons malades
de déguster des coktails-vermifuges.
A l’endroit même où votre peau affûte ses crayons,
je n’ai senti que de vieilles urines,
des vents sans forêts, des forêts sans arbres
et des arbres sans mains.
Vous avez cru que respirer signifiait la lumière
alors que l’essentiel vibrait sous des robes sans mots.
Vous avez cru qu’il suffisait d’attendre
la bénédiction des grands jésus imberbes
derrière leurs naphtalines.
Vous avez marché dans vos livres
avec des syllabes absentes
sans reconnaître les chemins et les rues.
 
Poètes, j’en ai marre d’être seul
avec vos squelettes sans herbes,
vos icônes qui se lèchent,
vos anges délabrés qui se gavent de morpions
pour se croire sexués,
votre air de ne voir, au-delà de la vitre,
que vos ombilics sans limbes
et vos pauvres haleines sans nuages.
 
Poètes, il a plu trop longtemps sur vos lignes,
les voici délavées.
Et ceux-là qui ne voient plus
fréquentent d’autres images.
Retroussez vos manches et vos bras,
les haches sont prêtes.
 
Poètes, je vous aime et vous sors
de vos carapaces inodores,
je vais vous mettre à poil sur la bascule
avant le grand combat.
Il est temps d’ouvrir les sarcophages
où se dorlotent vos bandelettes.
Les grands esprits vont crever, ils crèvent.
 
Poètes, je vous attends
derrière des mots d’hommes, des caresses de femmes,
des seins plus doux que la paresse d’être seins
des regards où l’enfance se met à en découdre.
 
Poètes, je vous aime et la chanson va mourir !
 
Il est temps de faire claquer vos langues sur un vin neuf
Il est temps de regarder en face
Ceux qui vous tournent le dos,
De les prendre à l’épaule et de crier :
J’ai des mots pour vous,
des parfums de mots, des épines de mots,
des minutes qui pressent.
 
Poètes, écrivez que le soir a des narines
pour accuser les odeurs
de n’être, trop souvent, que l’ombre des odeurs,
que les gens qui mâchonnent de vieux vers
n’ont rien d’autre à se mettre sous les chicots
et qu’il va bien falloir brûler leur mémoire,
envahir leurs draps sales pour les mettre debout,
face à l’évidente nécessité du poème,
celui qui dormait hier
et se mêlera bientôt à toutes ces mains molles
qui attendent sans savoir quoi...
 
Poètes, la nuit s’achève de vos lentes grossesses,
gueulez plus fort que les amplis,
mêlez-vous aux saisons, aux faubourgs, aux histoires,
conjurez les solitudes, voici le temps des clameurs,
hors des épaules courbées
hors des partouzes littéraires,
hors des fantômes suppliciés,
hors des miroirs où flirtent vos flanelles!
 
Poètes, je vous aime,
 
IL EST TEMPS !
Poètes A Chemise ouverte éd. 1994
 
Christian Da Silva (1937-1994)
par Baglin Michel publié dans : POEMES
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Mardi 15 août 2006

Jean Malrieu : « Libre comme une maison en flammes »

 

Le Cherche Midi éd.

 

 

L’œuvre du poète montalbanais Jean Malrieu (1915 - 1976), malgré rééditions et anthologies, était devenue introuvable. Les éditions du Cherche-Midi viennent de combler cette lacune avec « Libre comme une maison en flammes », une édition établie et présentée par Pierre Dhainaut reprenant la quasi intégralité de l’œuvre poétique de l’auteur de « Préface à l’amour », qui a fini sa vie à Penne-de Tarn, cette « gorge de montagne » qu’il a aimée et célébrée.

 

De « Hectares de soleil » à « Les maisons de feuillages » en passant par «  La Vallée des Rois » ou « Le Château cathare », à travers vers libres, poèmes en prose et versets, nous retrouvons la voix grave et chaleureuse de celui qui, à l’instar des troubadours, choisit la femme aimée pour intercesseur de sa passion du monde.

 

« Je voudrais tant aider à vivre », confiait Jean Malrieu. Son vœu aura très certainement été exaucé car sa poésie est des plus toniques, lui qui conseillait : « Si ta vie s'endort / risque-la ». Et qui proclamait : « Si le bonheur n'est pas au monde nous partirons à sa rencontre / Nous avons pour l'apprivoiser les merveilleux manteaux de l'incendie ». Malrieu parlait en ami à son lecteur, en homme pour qui « tout est nouveau sous le soleil » : émerveillé et grave pourtant. Grave comme l'amour dont il fut le chantre aux accents parfois éluardiens, fervent parce qu'affamé de réalité autant que de merveilleux, marqué cependant par la douleur, une certaine ascèse, le tragique en filigrane. Malrieu, c’était un verbe, ample, transparent, tirant de lointaines influences surréalistes ses audaces et de fraternités terriennes sa justesse de fond, une sensibilité où nostalgie et optimisme se mêlent : « Nous parlons des beaux jours sans savoir qu'ils sont parmi nous », disait-il, donnant du même coup la tonalité de son oeuvre.

 

(512 pages. 25 euros)

 

 

Jean Malrieu, la parole donnée

 

par Pierre Dhainaut et Yvon Le Men

 

 

Décédé en 1976, Jean Malrieu, originaire de Montauban et qui finit ses jours à Penne de Tarn après avoir été longtemps instituteur à Marseille, est un poète que l'on redécouvre depuis quelques années et qui, peu à peu, se voit consacré par de nouvelles études de son œuvre et des rééditions. Il avait créé la revue Sud, qui a publié l'intégralité de sa poésie au début des années 80 sous le titre Dans les terres inconnues et quotidiennes, en deux volumes aujourd'hui épuisés. Récemment, les éditions gersoises de l'Arrière-Pays ont édité ses Lettres à Jean Ballard et le même éditeur, en collaboration avec le CRDP Midi-Pyrénées, une anthologie réalisée sous la direction du Passe-mots, sous le titre de Une ferveur brûlée, toujours disponible.

 

Pierre Dhainaut, un des meilleurs spécialistes de Malrieu, et Yvon Le Men qui en fut un fervent admirateur, signent un Malrieu, la parole donnée, aux éditions Parole d'Aube (Le Manoir. 38, rue Jean Sellier. 69520. Grigny).

 

Yvon Le Men y rend hommage au poète de Préface à l'amour à travers des lettres et des poèmes, tandis que Dhainaut évoque son compagnonnage avec un des poètes les plus originaux de sa génération, qui sut tirer parti du surréalisme sans renier sa sensualité ni se couper du monde réel. Un témoignage d'une grande sensibilité, qui aide à percevoir de l'intérieur ce que fut l'itinéraire de Malrieu, d'abord marqué par son amitié avec Breton, puis de plus en plus attaché et habité par ses terres cathares. Itinéraire d'un homme qui connut l'engagement aussi bien que l'effacement (Le Plus Pauvre Héritier), d'une écriture qui sut mêler la référence constante à la vie quotidienne, le lyrisme et le fabuleux (Le Château cathare en témoigne, ou encore La Vallées des Rois). D'une poésie pleine d'ombre et cependant solaire.

 

«Je voudrais tant aider à vivre» disait Malrieu, et c'est tout le tremblement d'un être vivant et écrivant «entre la tendresse et la foudre», «entre le bonheur et la blessure» que nous offre ce livre. Avec en prime un choix de poèmes de Malrieu et quelques photographies. (144 pages. 85 F.)

 

 

 

par Baglin Michel publié dans : CRITIQUES
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Dimanche 2 juillet 2006

- Rien que l'amour,

 poésies complètes de Lucien Becker.

 

 

 

 

La Table ronde a eu il y a quelques temps l’excellente initiative de rééditer l'œuvre complète de Lucien Becker sous le titre Rien que l'amour. Ce poète né en Moselle en 1911 et mort il y a un peu plus de dix ans ne mérite pas le relatif oubli dans lequel il est tombé, car il fut sans conteste l'un des plus lucides et finalement des plus marquants du milieu du siècle. Paulhan, Joë Bousquet, Camus, Cadou, Puel ne s'y trompèrent pas, comme en témoignent les multiples lettres rassemblées en fin de volume, dans cette édition établie avec finesse et passion par un autre poète, Guy Goffette.

 Becker, il est vrai, écrivit et publia peu (250 poèmes environ), se moquant d'une quelconque postérité, persuadé d'appartenir à «la catégorie des poètes qui meurent en mourant». Il décida d'ailleurs de se taire la cinquantaine sonnée, n'offrant plus un seul texte malgrè les demandes des éditeurs et revuistes.

 Convaincu très tôt qu'il n'y avait rien à attendre de la vie, sinon son terme, Becker a toujours confronté son écriture au néant et à la solitude irrémédiable («Je suis seul derrière mes paroles») et certains titres de ses recueils sont à cet égard éloquents, tel le Monde sans joie ou Rien à vivre. Mais y répondent aussi Plein amour et l'Eté sans fin, car à la mort et à la nuit, Becker opposait comme un rempart le corps brûlant des femmes, la seule véritable lumière de sa poésie. Séducteur et désabusé, au moins quant à la littérature, il cherchera toujours le salut dans l'amour charnel :

 «Dans une chambre une femme m'attend / 

dont le corps à vif va s'ouvrir au mien / 

dans un instant d'une plénitude telle / 

que rien ne peut la limiter, pas même la mort.»

 Poésie noire et lumineuse à la fois, traversée de fortes images empruntées au quotidien mais qui sont éclairées par la sensualité («Dans une chambre respirent les dessous / d'une femme dont le corps est une épée pour le jour. / Dans les étables l'œil bleu du lait / monte jusqu'au bord des seaux pour toucher les mains.»), elle ne bégaye jamais : Becker se réfugia dans le silence quand il crut avoir dit l'essentiel. Sans concession ni tricherie. Cadou disait d'ailleurs de lui : «Becker n'a pas construit son œuvre dans un souci de plaire, mais dans celui de se mériter lui-même.» Son œuvre en tout cas mérite toujours qu'on s'y penche.

 Michel Baglin

 ( La Table ronde. Edition établie et présentée par Guy Goffette. 432p. 150F.)

 

 

 

 

 

par Baglin Michel publié dans : CRITIQUES
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Dimanche 23 avril 2006
Jean-Luc Aribaud en quête de mots et d’images

 

 

 

 

La photo, il l’a découverte à dix neuf ans, à l’hôpital, quand on lui a offert un appareil. La fenêtre de sa chambre a encadré ses premières prises de vue. Depuis, la passion photographique n’a plus quitté Jean-Luc Aribaud. Elle le rend exigeant. «L’image, il faut s’en méfier, elle est souvent démagogique, prévient-il. Surtout dans le réalisme. Personnellement, j’aime la travailler, mais aussi qu’on lise dans une photographie un sentiment, une subjectivité.» Jean-Luc est en quête, comme tous les créateurs. A chacun de ses projets, livre ou exposition, il explore un domaine en liant son travail  à une technique particulière - l’infra rouge noir et blanc, le chromatisme décalé pour les paysages, par exemple. Des procédés qu’il revisite ou met au point. Qu’il expérimente avec les autres, aussi.

 Car ce photographe et écrivain fait partie depuis 11 ans de l’équipe qui anime l’atelier photo de l’Espace Saint-Cyprien, à Toulouse. Un lieu où les échanges sont riches. «J’aime travailler au contact  d’autres sensibilités, dit-il.  M’ouvrir à d’autres approches.» Il anime d’ailleurs d’autres ateliers.

S’il conseille, de la prise de vue au tirage, il initie également des projets collectifs qui donnent parfois lieu à des publications. Comme ce très bel album, «Forêt Style», consacré à l’univers sylvestre, où douze auteurs saisissent arbres, souches, branches avec des esthétiques parfois opposées mais la même passion d’un regard que le cœur éclaire.

«A chaque projet, dit-il, je me remets en cause, j’aime les ruptures.» Et il y en a eu beaucoup car Jean-Luc Aribaud a déjà 200 expositions à son actif, en France, au Portugal, etc.

En comparaison, il semble avoir peu publié : cinq ou six recueils de poèmes. Mais d’autres livres, romans et proses diverses, sont encore dans ses tiroirs. Et, surtout, il avoue que l’écriture, la poésie, reste sa grande affaire. Là encore, il approche un «fond» à travers les formes. «Ce n’est pas si différent de la photo, mais plus difficile à partager», note-il.

C’est peut-être encore son désir d’aller au-devant des autres qui l’a conduit à monter un spectacle sur un de ses textes, avec danse, vidéo, mise en voix, et qui a été présenté dans plusieurs théâtres.

Ce passionné d’écriture et d’images a aussi un côté militant expliquant probablement son implication dans l’édition, puisqu’il est le créateur avec Philippe Dours des éditions N&B, qui ne comptent pas moins d’une quarantaine de titres à leur catalogue. «Le livre, c’est mon obsession», sourit-il.

 Instants de rien (L’Arrière-Pays)

 « Le réel ne propose toujours / qu’une part de vérité / où manque à chaque fois / l’origine nue des choses. » Ainsi les poèmes de Jean-Luc Aribaud sont-ils toujours confrontés à un « gisement de nuit », à « un bout d’inconnaissance », interrogeant « le monde d’avant que nous soyons distincts / de la fleur ou de la simple joie d’hirondelle » avec « la parole qui ne cesse de mourir / contre le vacarme inextinguible de l’ombre. » Quelque chose s’est perdue avec l’enfance, quelque chose comme la familiarité avec l’énigme du monde. « Aurais-tu dépassé sans le savoir / l’âge d’être entier en toi-même ? (…) La forêt qui te cerne / est déjà ce lieu de légende / dont tu ignores la parole. » Pas de concessions chez Aribaud : la main du veilleur « cherche désespérément / et ne trouve dans l’absence profonde / que la pierre qui ne répond de rien ». Les mots, le poème lui-même ne sont que pauvres témoignages : « Pourquoi donc ne pas reconnaître / que nos mots n’aurons jamais / la densité infinie de l’olivier ? »

 Jean-Luc Aribaud est aussi photographe et lorsqu’on lit « Ainsi le monde n’a plus d’image à offrir », il est difficile de ne pas songer à ses photographies (notamment celles de Double je, publié avec un texte de Didier Periz aux éditions Zorba) où les êtres aux visages insaisissables sont toujours un peu déjà dans un autre univers, renvoyant à « cette correspondances éclairée des mondes », et où « se règlent les comptes du réel et de ses reflets ». Une lecture ésotérique est peut-être possible, comme pourrait le laisser penser le « cercle de plénitude » de la mort du dernier poème, ou encore ces vers : « Ce soir la parole cède à des gestes de culte : / peut-être devrions-nous lever haut la flamme de nos bougies, / vers le ciel muet et les forêts qui ne répondent plus… » Je préfère quant à moi m’en tenir à la beauté noire d’un questionnement lancinant : « Et qui donc alors nous poussera à être / au moins jusqu’à l’extrémité de nos vies ? ». A ces riens évoqués – « cet à peine perceptible, / ce rien presque et sa cire journalière, / cependant suffisante à tenir vive au-dessus des gels / la fleur fragile des éternités. » A ces moments de nostalgie qui sont lumière : « Chemin, chemin d’allégresse et de clarté, / derrière quel horizon de boue te caches-tu désormais ? / Chemin qui savait naître à mesure que nos pas mouraient, / chante encore ta simple joie de porter les vivants… » Ou encore à cette sobre proposition : « simplement durer, durer tendrement / comme un doux baiser soufflé d’une main sûre. »

 (64 pages. 11,43 €)

 

 

  Les Mondes illimités (L'Arrière-Pays)

 Cinquante-deux poèmes comme il y a cinquante-deux semaines dans l'année, «cinquante-deux oscillations entre ombres et lumières» composent ce recueil qui règle des comptes avec ces «aubes intrigantes où se chiffonne le mal de vivre». Une écriture serrée, de «noires paroles» pour rejeter illusions et autres «énigmes truquées» – de celles qui voudraient nous obliger «jusqu'au bout à ne pas croire en nos morts imminentes» – savent aussi dire notre fragilité : «Nous nous éteignons pour si peu, hommes de passage, dont les cœurs en fusion flambent sans rancune les dernières brassées de bois mort.» Le "nous" prédomine, car il s'agit bien ici de notre condition humaine: «Nous demeurons là, à quelques enjambées du vide seulement, comme si le théâtre illusoire des mots pouvait un instant retarder notre perte. Nous serons, comme ceux et celles qui nous léguèrent leurs absences: des jongleurs éphémères.»

 On lit dans ce recueil une volonté farouche de ne pas être dupe, ni du monde ni de l'Histoire, de se tenir au plus près de l'homme nu. «Oui, nous désirons mourir blancs, comme ces franges de sel inutiles que la mer dépose au petit matin, sans théorèmes ni exemples à transmettre, sans suite ni beauté qui puisse guider un seul homme aux avant-postes de la victoire.» Le dépouillement – ni dieux, ni maîtres, ni mensonges pacifiants – est la condition pour retrouver un regard ouvert, et peut-être le monde. Car «il suffirait de peu, pourtant, pour que crépite à nouveau entre les dents le soufre du poème retrouvé (...) Presque rien, un trait de lumière insoupçonné, comme un paradis rebelle sous la carte séculaire des sables». Cette belle écriture gorgée de violence, de tensions, de tendresses perdues avec l'enfance, est bien une oscillation entre ombres et lumières (Jean-Luc Aribaud est aussi photographe), la sensualité affleurant sous le nihilisme: «Nul ne s'épuise vraiment jusqu'à renoncer à l'odeur inquiète de la rose. Nul ne goutte à l'étrange fascination du gouffre, sans se souvenir du tilleul frissonnant au centre de la nuit, de cette belle jeunesse perdue dont les dents blanches et dures cassaient sans souci les premières amandes de mai.» (64 p. 70 F. L'Arrière-Pays éd. 9, rue d'Etigny. 32000 Auch.)

  

 Une brûlure sur la joue 

 

 (préface d’Éric Brogniet. Le Castor Astral éd.)

Le livre primé cette année par les jurés internationaux du prix Max-Pol Fouchet a été inspiré par un séjour en Italie et par les tableaux que l’auteur, Jean-Luc Aribaud, a pu y admirer. Ce Toulousain a déjà publié quatre recueils et a reçu le prix Louis Guillaume, il est aussi photographe et expose à l’étranger comme en France. Ses poèmes pour la plupart ouvrent un dialogue avec la peinture (Le Titien, Cézanne, Gauguin, Picasso, Bacon, Chagall). C’est là une manière d’encore baigner dans la lumière, mais aussi de se confronter à l’obscurité et à l’épaisseur indéchiffrable du monde.

 

 Comment saisir le mouvement, la vie, dans une peinture, nécessairement figée ? Ou dans un poème ? La poésie de Jean-Luc Aribaud explore les paradoxes de la représentation et cette part d’inconscient qu’elle révèle. On peut y lire une sorte de célébration dans la couleur et la sensualité de certaines évocations, mais elle ne fait jamais oublier  les « ombres dévorantes » ni l’inquiétude métaphysique d’un auteur qui se réfère volontiers à la tradition ésotérique, « la première psychologie de l’âme », et pour qui le poète est un alchimiste. Qui résiste au quotidien parce que les apparences, comme la banalité, nous enferment et nous exilent, au commerce ordinaire des mots parce qu’il nous aveugle. Et parce qu’au-delà de la « prose mauvaise des mondes soumis », il n’a de cesse de chercher ce qu’il y a derrière les couches de peinture, les images, le « vernis des jours ».

 Probablement Jean-Luc Aribaud voudrait-il réduire « cette épaisseur de griffe et de colère qui nous sépare du Dieu ». Comme tout ce qui nous limite, nous condamne au « noir rude, infini de notre exil » et à « l’éparpillement des jours ». Ses poèmes, à l’écriture allusive, aphoristique souvent, à la fois s’engagent sur ces chemins qui mènent à l’intérieur chers à Novalis et s’ouvrent au vaste monde. Ils jouent des contraires, transgressent, se moquent des frontières. Juxtaposent ou superposent des mondes, plusieurs plans de réalité qui se masquent ou s’interpénètrent comme des strates de couleurs sur la toile. L’invisible est aussi présent que les corps (il cite Francis Bacon : « Les faits laissent des fantômes »).  

A moi les morts !

Je vois leurs printemps interrompus, 

leurs roses décapitées 

tenir tête au bleu vivant de juillet. 

Est-ce un mal ce tumulte d’os à mes fenêtres, 

ces joutes de fémurs 

lorsque l’idée joyeuse me prend 

de couler un peu de vie 

entre tes cuisses ouvertes ? 

Au plus haut du cri 

j’ai toujours cru au pouvoir de la poussière 

à ces buées éphémères sur les vitres impassibles. 

L’amour seul ne saurait sceller nos hanches.  

 

 Aribaud parcourt ses propres étendues en proclamant : « Je ne veux pas m’apprivoiser ». Il écrit pour « travailler à ce que nos espaces ne soient pas limités ». Et si, pour lui, la poésie reste « le langage premier », c’est qu’elle ouvre les chemins de l’intériorité, car, dit-il, « nous avons en nous un infini que nous n’explorons pas ». C’est qu’elle naît quand « c’est une autre soif qui épaissit nos langues », s’immisce dans le temps où « tout simultanément s’éclaire et s’obscurcit » et dans nos paradoxes. 

 Sa poésie, de haute inquiétude, ne tient rien ; elle cherche et mesure des distances : entre les mots et les choses, le visible et l’invisible, la fusion par la sensualité et l’exil par la langue, l’amour vital et son double endeuillé, le poème. Ce faisant, elle nous renvoie à la double profondeur du monde (« l’espace sans nous, / l’étendue où se délite la langue ») et de nos quêtes obscures quand nous courons au bord de nous-mêmes,  

« vers cette terre d’adoption, 

ce sol absolu promis 

à nos petits pas d’enfants perdus. »

  Ce recueil a obtenu le prix Max-Pol Fouchet 2004 (1) qui a été remis à son auteur fin octobre à Lourdes. Le prix Max-Pol Fouchet, organisé par l'association de L'Atelier imaginaire, est attribué (ainsi que le prix Prométhée pour la nouvelle) sur manuscrit. L'anonymat des candidats est préservé lors des délibérations du jury, composé de poètes reconnus de toute la francophonie. Ce prix consiste en l'édition du recueil primé par les éditions du Castor Astral (du Rocher pour la nouvelle). Atelier Imaginaire. Guy Rouquet. BP 2. 65290 Juillan.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

par Baglin Michel publié dans : CRITIQUES
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Jeudi 9 mars 2006

Georges-Emmanuel CLANCIER, poète et romancier

 

Le grand public connaît Georges-Emmanuel Clancier notamment à travers sa suite romanesque du Pain noir adaptée pour la télévision. Mais le romancier et le critique ne sauraient faire oublier le poète, aujourd'hui âgé de plus de 90 ans, compagnon de Max-Pol Fouchet (il fut le correspondant en métropole de la revue Fontaine pendant l'Occupation), de Seghers, Cassou, Frénaud, Guillevic, Claude Roy, etc. en des temps où la poésie eut à affirmer sa clarté de parole libre contre l'injustice, l'humiliation et l'horreur. Un choix éthique et esthétique qu'il n'a cessé d'assumer et de prolonger tout au long de ses recueils, du Paysan céleste (1943) à L'Autre ville (Rougerie, 1995), en passant par Journal parlé (Rougerie, 1945), Une voix (Gallimard, 1956), Le Poème hanté (Gallimard, 1982) ou Passagers du temps (Gallimard, 1992). «Élevé hors de tout dogme religieux mais point de l'émerveillement, ou du fantastique (...), la poésie me parut la seule oraison – sans destination divine – le seul chant sacré permis à l'homme moderne, et sans lequel celui-ci était condamné à perdre son existence et son humanité», écrit-il. C'est cet homme d'humanité, d'humilité et de ferveur, ce poète – qui voudrait, selon le vœu de Rimbaud, que la poésie sache «changer la vie», et qui a toujours assuré à son poème une prise sur le réel – que salue le numéro 13 de Poésie 1 - Vagabondages à travers une présentation et un entretien assurés par Bernard Mazo, et quelques inédits.    

       (avril 98)

 

(avril 98)

 

Contre-chants 

C’est comme s’il y avait chez Georges-Emmanuel Clancier deux sources à la poésie : l’une chante la merveille bucolique, l’ « espace ivre » de l’éternel enfant, la sensualité et l’étonnement d’être au monde, « jusqu’en la nuit le trait matinal » ; l’autre est un rappel constant aux désordres de l’histoire, un contre-chant que déroulent les larmes et le sang des hommes. Ainsi, dans le même vers : « Bel été. Soudain flambent les Oradour. » Ailleurs : « Les murs, tous, n’étaient-ils pas tombés ? / Allez ! Chantons, buvons : Dansez sur les ruines / du long rêve mauvais / et rions au réel, rions ! / Mais cette ombre ici soudain, ce vent / obscur, ce gel. / Mais ailleurs ce tracé de sang… »

Clancier n’a rien oublié de sa jeunesse, ni son élan, ni les écueils où s’est meurtri l’espoir ; ni son pays du Limousin, ni la tragédie de la Guerre d’Espagne et plus tard celle de ses compagnons de résistance. Mais on ne lit pas ici de désillusion : car de ces deux mondes, (ou de ces deux voix), l’un n’a pas annulé l’autre ; ils continuent en parallèle de coexister. Sans commune mesure possible, sinon le regard de l’homme. D’où cette impression d’une permanence (« ma voix d’autrefois la même qu’aujourd’hui ») sous les yeux du « guetteur ».. Pas de parti pris de la nature ou des hommes, mais des poèmes qui disent en alternance la belle indifférence de l’une et l’empêtrement des autres dans leurs contradictions sanglantes. Et c’est avec beaucoup de retenue que Georges-Emmanuel Clancier sait évoquer la traversée d’un siècle douloureux par le chant et le déchant. Un peu à la façon de ce réfugié espagnol sur la frontière : « Sur les crêtes / l’évadé / écoute / signe inverse / un chant de coq / en Catalogne. »  (Gallimard)

 

 La Dernière Heure

Emmanuel Clancier est l'auteur de nombreux recueils de poèmes et de romans, dont la fameuse série Le Pain noir. Gallimard a réédité en 2003 La Dernière Heure , roman publié en 1951 et écrit durant les années qui suivirent la Libération. Une période de crise et de doute pour les personnages multiples qui, chacun à sa manière, offrent un éclairage particulier de cette «dernière heure interminable d'un monde» avant le tournant du siècle. Entre la «Caserne», où s'entassent les laissés-pour-compte du progrès, et le chantier de «l'Usine» que construit un jeune patron dont l'ambition est d'absorber les autres industries de porcelaine de la ville, des ouvriers, des journalistes, des artistes, des filles plus ou moins perdues, des militants, des bourgeois bornés et des intellectuels désabusés se croisent, s'affrontent et s'arrangent comme ils peuvent des bouleversements d'une époque dont G-E Clancier témoigne avec force des peurs et des espoirs qu'elle suscita, des valeurs qu'elle bouleversa (on y trouve notamment un beau portrait d'un vieil artisan dont le machinisme condamne l'art de vivre et de travailler). Avec, en sourdine mais conférant au roman sa dimension pathétique, les enjeux de l'amour, de la liberté, de l'ambition et de la solitude qui ne cessent d'y mener leurs débats. (Gallimard. 318 pages.)

 

 

 

 

 

 

 

 

par Baglin Michel publié dans : baglinmichel
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