Georges Cathalo, poète du quotidien
Après « Des mots pleins les poches » (éd Milan) plus particulièrement adressés aux enfants, la dernière publication de Georges Cathalo est d’une tonalité bien plus grave et mélancolique, celle de nombre de ses poèmes, (de « On aura » par exemple, publié il y a quelques années à La Bartavelle éd.). Son titre – « L’Echappée » – fait référence à tout ce qui nous détourne de l’essentiel, à cette tentation perpétuelle de la distraction pascalienne pour se dérober à la perspective insoutenable de notre condition. Mais il n’y pas d’échappée en fait chez cet auteur qui a toujours ancré sa poésie dans le quotidien (il nomme d’ailleurs ses poésies des « quotidiennes »). Et l’on évoque ici encore à travers un jardin, une visite, le souvenir de Jean Malrieu, des maisons et des paysages, un rapport au monde à la fois douloureux et ébloui. D’autant plus douloureux, d’autant plus ébloui que l’âge peu à peu rend la contemplation plus lourde, les amis et parents plus clairsemés, la beauté du monde plus précieuse. (Publié par Michel Cosem et les éditions Encres Vives. 2, allée des Allobroges. 31770 Colomiers. 6.1 euros.)
Cette publication est l’occasion de revisiter l’œuvre d’un ami – et d’un fidèle complice au temps de la revue Texture – à travers quelques notes que je lui avais consacrées.
Ce qui reste
Préface à « Lignes de Charge » (Texture, 1989)
Qu'il y ait du tragique à être au monde, chacun en convient et les œuvres le répètent. Georges Cathalo n'échappe pas à la règle, lui qui a fait de la figure de la menace une des plus constante de sa poésie.
Sans précautions, il va immédiatement au plus redouté. Son style est la ligne droite : le chemin le plus court, dès lors qu'il évite les trajectoires balisées du poncif, pour atteindre le cœur mortel. Ses salves assènent les vérités premières: «ce que nous sommes / la nuit l'effacera». Ses vers sont aussi directs que brefs pour énoncer la certitude inacceptable, la regarder en face et, d'emblée, placer sa poésie devant ce que l'on appelle aujourd'hui «l'incontournable». Et de citer Jean Malrieu en exergue : «sur les bords du gouffre qui attire, il n'est qu'une seule liberté : assumer la mort.»
Sa manière, qui rappelle celle des stoïciens ou celle des philosophes de l'absurde, pose la mort comme préalable – à toute «vision du monde», à toute construction logique ou sensible, à toute parole. Il faut vivre et écrire sous la lumière noire de la mort pour accéder à une part d'authenticité comme au langage poétique.
La mort chez Georges Cathalo est le plus souvent «mort lente», non celle, brutale, qui advient, mais celle, insidieuse, qui nous enferme dans sa promesse, nous gagne tel le désert sur la terre arable. «Dans chaque seconde / rien n'existe sans la mort», la compagne journalière est présente dans nos gestes et nos mots. «Lovée entre hier et demain» ou «muette derrière la porte», elle est moins perçue comme événement – ce «millionième de seconde / si différent de tout le reste» – que comme vérité quotidienne qui inscrit en chaque être vivant une pesanteur secrète.
Ce qui se dit (et plus encore peut-être ce qui s'écrit) procède nécessairement de la conscience que l'on a des «lignes de rupture» qui, partout, dessinent en filigrane la fragilité et la menace. L'angoisse existentielle impose même parfois son urgence à la parole; il faut alors «dire la mort maintenant / tout de suite / là sous la peau».
Mais si l'écriture est exorcisme, elle est surtout constat. C'est parce que la mort est partout lisible qu'il est impossible de ne pas la dire. Le moindre événement laisse les traces d'un saccage, tel le passage des pigeons et des rongeurs dans la fine couche d'orge du grenier : «ainsi tout ce qui se lit / se relie aux outrages / du présent et de ses rats». Ce qui se dit n'est pas si loin de ce qui se tait, l'un et l'autre se rejoignant au fond de cette «pincée de nuit» que la poésie a choisi de prendre en charge.
Cathalo, pourtant, ne s'en tient pas là, ne serait-ce que parce qu'«il n'est pas d'autre terre / ailleurs où se terrer». La confrontation avec la mort n'est que le passage obligé d'une parole qui s'accomplit. Et parce qu'elle se joue des consolations et des mythes – «elle n'a que faire / des formules magiques / du sperme et du lait» – la mort impose aussi la nécessité d'un art de saisir les richesses du monde. Comme il advient souvent chez les poètes contemporains, la poésie de Cathalo puise sa force et son énergie dans une vision non pas désabusée, mais désespérée : le renoncement aux mirages d'un au-delà conduit à trouver ici et maintenant, dans la chronique même des jours, des motivations à vivre et à lutter. L'homme se cabre sur son exigence : «comment taillera-t-il sa route / parmi les choses banales / et leurs sables mouvants?»
Les poèmes de Cathalo ne proposent pas des raisons d'espérer et ne sont pas en quête d'un sens. Mais ils disent la générosité de la terre «de la danse et du fruit» et interrogent ce qu'il y a de plus intime dans notre présence au monde : le tremblement qui saisit tout vivant devant les enchantements et le mystère de sa vie. Il a choisi du même coup pour sa poésie l'exploration du «secret», celui de la lumière, «refuge de l'indicible», et de tous instants précaires et quotidiens qui constituent «le domaine des silencieux». C'est sous l'éclairage de la mort – «la clé qui n'ouvre aucune porte» – que le secret prend son sens et sa valeur. Ainsi en va-t-il de cette beauté saisie au vol, comme de toute émotion : «la pointe d'un sein effleurant le sable» devient cet instantané qui confine à l'éternité par sa fragilité même. En somme, c'est parce que l'au-delà est improbable, l'issue certaine et parce que «les échéances ont grignoté la vie éternelle» que toute poésie est à chercher dans l'instant, chemin faisant, et dans chacune des péripéties qui réactivent notre étonnement de vivre. Cathalo cite volontiers Gaston Puel : «Mon cœur bat dans un homme étonné de se savoir en vie. Cela ressemble à un secret.»
La brutalité de la modernité et de ses machines («Nul ne marche plus / sur les traces du blé / depuis que la récolte voisine / avec des ogres d'acier») a repoussé encore un peu plus loin les marges du secret. Mais pour l'approcher, peut-être suffit-il de demeurer inquiet et attentif au moindre tremblement du jour : «entre la lampe et la prairie / les mêmes portes par où se glisse / une seconde d'éternité».
Face au secret, la parole demeure tâtonnante et, d'une certaine manière, condamnée au silence : «parler ne résoudra rien». Mais si «l'obscur guette la parole», subsistent ces bribes à arracher au quotidien et à tout ce qui nous tient en éveil car «le miracle demeure : / se trouver vivant».
On ne s'étonnera donc pas de constater que ce recueil ouvert sur Lignes de rupture s'achève sur les évocations des Quotidiennes. Déjà, dans Ce qui reste, Cathalo s'attachait au «dérisoire nonheur / de ce qui se tient caché» pour conclure : «à nous sous la menace / d'en dresser l'inventaire / à chaque seconde». L'inventaire, bien sûr, n'est pas exhaustif et le quotidien qu'explore Cathalo n'est pas magnifié, même lorsqu'il laisse place à ces «menus riens» qui éclairent par en-dedans. Les jours succèdent aux jours sur cette «terre d'exil / qui nous féconde» pour, quelquefois, «moins que rien». Mais là est notre domaine et celui d'une poésie au «lyrisme ordinaire».
«Et si vivre n'était que trouver des parades à la vase du quotidien?» demandait un poème de Cathalo il y a quelques années. Pour y répondre, il lui fallait probablement devenir ce guetteur qui débusque dans les objets, les gestes et les événements mineurs des jours les traces qui font signe et que l'on reconnaît pour les avoir déjà rencontrées dans ses paysages intérieurs. La sérénité n'est pas gagnée pour autant : au quotidien aussi, ce que dévoile le poème ressemble à une dépossession. Mais la poésie s'acharne. Et celle de Cathalo est imparable, parce qu'elle s'attache aux «traces», parce qu'elle est ce qui reste.
1989
« Ce qui se dit »
Ce qui se dit, ce qui se tait viennent à se ressembler dans le même tremblement, «à mi-chemin du rêve et du réel», lorsqu'on les confronte à la précarité des gestes et à la fragilité de la parole. Extrêmement ramassée, la poésie de Cathalo mesure chaque instant et chaque mot à l'aune de l'oubli qui les guette, du néant où ils se diluent. Aussi «l'image obstinée» est-elle toujours minée de l'intérieur par le temps et le doute, ce dernier exigeant le conditionnel pour chaque poème. «La poussière du monde s'engouffre dans la lumière» pour ne connaître qu'une existence tremblante et éphémère, comme les éclats et les rumeurs d'un jour d'été: «à nous sous la menace / d'en dresser l'inventaire / à chaque seconde». Mais en sachant que ce qu'on pourrait dire «ne serait qu'une parole», soit : «une pincée de nuit». (Texture, 1983)
La Dépêche du Midi. Novembre 1983
«Malgré tout »
Dernier supplément à la revue Décharge (3, rue d'Auxerre. 89560 Courson-les-carrières), une plaquette de poèmes brefs où l'on reconnaît le ton Cathalo: une lucidité sans concession sur les désastres ordinaires de la modernité, mais aussi la volonté de savourer et de sauver ce qui peut l'être, «un coin de terre / où l'herbe pousse encore». Autrement dit, «encore / et toujours veiller», prendre «le pouls des jours», se dresser contre «les complots du silence» car «si on parle c'est que cela vit encore / quelque part / sous la langue et la peau».
« On aura »
Le futur antérieur donne une tonalité de tragique voilé aux poèmes de Cathalo qui, chacun, commence par la formule «On aura».
«On aura tout vu, on aura tout dit, on aura cru se sauver, se survivre.» Ce futur ambigu qui joue les passés est une subtile mise en perspective des jours, perçus avec le recul du dérisoire. «On aura» ouvre le domaine de la mémoire et des rétrospectives inéluctables; mais, surtout, dessine en filigrane du présent ce point de fuite lointain, extérieur, vers quoi tout converge, d'où tout semble prendre sens, perdre sens. Malraux disait que la mort transforme la vie en destin. Le futur antérieur de Cathalo est, lui, ce mode de perception qui dévoile le tragique du quotidien. (La Bartavelle, 1987).
La Dépêche du Midi. Août 1987
« Quotidiennes du proche et du lointain »
«Partir sans s'éloigner»: de cette double tentation le quotidien nourrit nos amours, nos frustrations et sa fondamentale ambiguité, dans cette «troublante certitude / d'avoir à choisir seulement / entre la fuite et le combat». A travers ces poèmes de quelques vers qu'affectionne Cathalo et qu'il appelle des «quotidiennes», comme autant de notes, on reconnaît un peu de nostalgie («au fond d'une gare abandonnée / moisit le bois d'un butoir») mais surtout l'œil critique porté sur un monde où l'homme lui-même se perd: «Mille siècles ne te suffiraient pas / pour parcourir vraiment / oui vraiment / les sentiers de ton enfance / toi qui désormais / glisse bêtement / de rocade en autoroute.» Une suite de quarante poèmes sur un «vivre ici», dans la difficulté de bâtir «une principauté à sa mesure», «un havre artisanal / qui jamais ne s'achèvera» face à un univers qui vous écrase, sachant «qu'un coup d'épaule suffit / à refermer les battants des sas / entre vide et néant». (éditions Clapas.Aguessac.)